Manifeste Yitro: la liberté n’est pas un sentiment, c’est une constitution, une architecture, une limite, une vérité. Par Rony Akrich

by Rony Akrich
Manifeste Yitro: la liberté n’est pas un sentiment, c’est une constitution, une architecture, une limite, une vérité. Par Rony Akrich

La paracha Yitro n’est pas un récit religieux. C’est une constitution politique : un texte fondateur pour un peuple libéré qui marche vers son indépendance, sa souveraineté et l’instauration d’un ordre public sur sa terre. Elle enseigne qu’un peuple sorti de l’esclavage ne devient pas libre parce qu’il a brisé ses chaînes ; il ne devient libre que lorsqu’il sait bâtir des institutions de justice, de vérité et de responsabilité, et lorsqu’il apprend à lier sa liberté à un cadre contraignant, un cadre qui ne s’effondre pas sous les pulsions, la vengeance, la corruption ou le culte des hommes.

Nous vivons à une époque où tout crie « liberté », mais où peu savent la définir sans la réduire à une anarchie du désir. À une époque où « mon droit » s’est mué en religion, et où presque toute limite est interprétée comme une violence. Or Yitro nous rappelle une évidence dure : une liberté qui n’est pas construite sur l’ordre et la vérité se disloque. Elle devient jalousie, mensonge, avidité, brutalité, et foule, cette foule qui remplace la pensée par des slogans.

Le mouvement de la paracha est double, et c’est là son génie : d’un côté, elle expose une philosophie de l’État (le conseil de Yitro : décentraliser, instituer la justice, organiser l’autorité) ; de l’autre, elle expose une philosophie de l’homme (les Dix Paroles comme fondation d’une liberté intérieure). En termes simples : sans architecture publique juste, il n’y a pas de justice ; sans architecture morale intérieure, il n’y a pas d’homme ; sans les deux, la souveraineté n’est qu’un mot prestigieux pour désigner le chaos.

Celui qui dit à Moïse « tu t’épuiseras » (en substance : nabol tibol) est Yitro. Ce n’est pas seulement un diagnostic de fatigue. C’est une intuition politique sur le danger de la concentration. Un système qui repose sur un seul homme, fût-il immense, finit par s’effondrer sous la charge, et finit surtout par tordre le droit. La Torah parle ici la langue des institutions : répartition des responsabilités, niveaux de jugement, hiérarchie de proximité, sélection d’hommes « capables », « véridiques », « ennemis du gain ». Ce n’est pas seulement de la technique ; c’est une morale de l’autorité. Car la corruption n’est pas uniquement l’affaire de “mauvais individus” : elle est souvent le produit de structures qui concentrent le pouvoir et étouffent la contradiction.

On entend ici l’écho de Montesquieu, dans De l’esprit des lois : le pouvoir, lorsqu’il se concentre, tend à abuser ; lorsqu’il est équilibré et limité, il tend à se contenir. Yitro formule ce principe dans une langue biblique : ne bâtis pas la souveraineté sur une seule nuque ; ne confonds pas leadership et possession ; ne confonds pas autorité et sacralité. La justice institutionnelle est la condition de la liberté : elle est l’antidote au culte de la personnalité.

Mais la paracha évite un second piège : faire des institutions une idole. Ici, une leçon à la Max Weber. Dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Weber montre comment discipline et rationalisation produisent de la stabilité, mais il avertit aussi du risque de la « cage d’acier » : un mécanisme efficace qui finit par dévorer la vie. La Torah demande un ordre qui n’est pas mécanique : un ordre qui porte une exigence de vérité, et une haine de la vénalité. Pas seulement l’efficacité ; l’intégrité. Pas seulement la gestion ; la justice.

Puis vient le Sinaï. La paracha bascule du mécanisme vers le cœur, de l’État vers l’homme. Et l’erreur moderne éclate : la liberté n’est pas l’absence de limite. La liberté est la limite juste. Immanuel Kant, dans les fondations de la morale (notamment Fondation de la métaphysique des mœurs), soutient que l’homme est libre lorsqu’il obéit à une loi morale dont la source est la raison, non la peur, non l’impulsion. Le texte biblique dit cela dans sa propre grammaire : un peuple libéré ne devient pas « fils de la liberté » parce qu’il fait ce qu’il veut ; il devient libre quand il sait se tenir face à lui-même, face à sa puissance, face à ses désirs, face à la foule, sans s’y dissoudre.

Les Dix Paroles ne sont pas une simple « liste d’interdits ». Elles sont la charpente d’une société souveraine : « Tu ne tueras point », la sainteté de la vie ; « Tu ne commettras pas d’adultère », la fidélité comme structure ; « Tu ne voleras point », la limite et la propriété ; « Tu ne porteras pas de faux témoignage », la vérité publique. Ici surgit Hannah Arendt : elle avertit que le politique meurt lorsque le mensonge devient méthode, lorsque le langage se soumet à la propagande, lorsque le monde commun des faits s’effrite. Sans vérité, pas de justice ; sans justice, pas de liberté ; sans liberté, la souveraineté devient un pur instrument de force.

Mais le sommet philosophique des Paroles est celui qui dérange le plus la modernité : « Tu ne convoiteras pas ». La Torah ose entrer là où l’État n’entre presque jamais : le désir. Car une société peut être « légale » et néanmoins pourrie de l’intérieur : jalousie, comparaison, avidité, humiliation. Et ici, le texte touche le nerf de l’époque numérique : la convoitise industrialisée, la comparaison sans fin, l’économie du manque fabriqué. Aristote, dans l’Éthique à Nicomaque, enseigne que les vertus, un caractère formé, équilibré, sont la condition d’une vie bonne ; sans vertus, les valeurs restent des mots peints sur un mur. « Tu ne convoiteras pas » est une pédagogie de l’âme : elle ne se contente pas de dire « ne fais pas », elle demande « que deviens-tu ». Une civilisation qui fonde son économie sur l’insatiabilité fabrique des êtres sans repos ; et des êtres sans repos peinent à porter la liberté.

Et voici « Souviens-toi du jour du Chabbat ». C’est l’une des idées politiques et anthropologiques les plus modernes : la proclamation publique que l’homme n’est pas une machine. Un jour où tout n’est pas soumis à l’utilité. Ivan Illich, dans Tools for Conviviality (La convivialité), veut poser des limites aux systèmes techniques et économiques pour qu’ils servent l’homme au lieu de l’engloutir. Jacques Ellul, dans La Technique ou l’enjeu du siècle (souvent traduit comme La société technicienne), avertit que la technique tend à devenir une valeur absolue qui dicte la vie. Le Chabbat est une réponse antique à cette tyrannie nouvelle : la souveraineté commence là où l’homme redevient maître de son temps.

Enfin : « Honore ton père et ta mère ». Ce n’est pas du sentimentalisme ; c’est un principe de continuité. Dans une époque qui efface la mémoire, qui adore l’instant, ce commandement résiste à la culture de la rupture. Sans parents, sans transmission, sans racines, la société devient légère, manipulable, hystérisable. Alexis de Tocqueville, dans De la démocratie en Amérique, décrit le risque d’une société d’individus isolés ; quand l’homme est séparé des structures de profondeur (famille, tradition, communautés), il devient vulnérable au pouvoir de l’État ou au pouvoir de la foule. Honorer les parents, c’est aussi honorer la chaîne qui te précède, et reconnaître que tu es un maillon, non un dieu.

Voilà le lien décisif : le conseil de Yitro fonde l’État ; les Dix Paroles fondent l’homme. Notre époque adore l’émotion et déteste la forme. Mais sans forme, l’émotion devient délire. Sans institutions, la justice devient slogan. Sans vérité, la liberté devient cynisme. Si l’on veut voir comment le langage de la liberté peut se retourner en langage de meurtre, Albert Camus, dans L’Homme révolté, montre comment une révolte née au nom de la justice peut finir dans la violence lorsqu’elle perd la limite. Au nom du bien, on peut dresser des tribunaux moraux qui détruisent des vies ; au nom de la liberté, on peut instaurer la tyrannie du désir.

C’est pourquoi Yitro se tient devant nous comme un acte fondateur de souveraineté : il exige deux choses inséparables d’un peuple libéré. D’abord, une architecture publique : justice, décentralisation, intégrité, pour ne pas devenir une tribu de charismes et de corruption. Ensuite, une architecture intérieure : limites, maîtrise, vérité, pour ne pas devenir une foule de convoitise, de mensonge et de pulsion.

Et voici la conclusion, comme un sceau : la liberté n’est pas « se sentir libre ». La liberté, c’est la capacité de porter une constitution qui ne se ment pas à elle-même, une constitution qui érige des institutions de justice et forme un homme droit. Yitro enseigne que le pouvoir a besoin de décentralisation et de probité ; le Sinaï enseigne que l’homme a besoin de limite et de morale. Qui renonce à l’un des deux récolte soit la tyrannie de la force, soit la tyrannie du désir, et dans les deux cas, la souveraineté devient masque, et la liberté disparaît.

© 2026 Rony Akrich, Tous droits réservés / All rights reserved

Related Videos