En Israël, il y a une scène que nous connaissons tous, même si nous faisons semblant de ne pas la voir. Un homme rentre. Parfois une femme. Il ou elle franchit la porte, pose le sac, enlève les chaussures, embrasse vite, sourit “comme il faut”, dit “tout va bien”, et déjà, dans le regard, quelque chose dérape : une absence, une fatigue qui n’est pas celle d’une mauvaise nuit, une tension qui n’est pas de l’humeur. Ce n’est pas seulement un retour. C’est un passage entre deux mondes. Et ce passage, nous le traitons trop souvent comme une formalité.
Nous croyons soutenir nos soldats en parlant de courage. Nous croyons être solidaires en affichant un drapeau, en déposant un mot, en offrant un repas. Et tout cela compte, oui. Mais il manque l’essentiel : la participation intérieure. Il manque ce mouvement intime par lequel une société accepte de regarder, vraiment, ce qu’elle demande à certains de porter pour que les autres continuent à vivre. Car la guerre n’est pas seulement là-bas. Elle revient. Elle s’assoit à table. Elle dort dans le salon. Elle se glisse entre deux phrases. Elle fait trembler un enfant pour un bruit de moto. Elle rend une épouse muette. Elle fait d’un père un étranger dans sa propre maison. Et nous, nous continuons à parler de “retour à la normale”.
Mais quelle normalité, quand le même homme repart, puis revient, puis repart ? Quelle normalité, quand l’âme ne connaît plus que l’alternance : survivre / faire semblant, survivre / faire semblant ? Nous sommes entrés dans une époque où le front n’est plus un épisode : c’est un rythme. Et un rythme finit par écrire une loi intérieure.
Au front, on apprend à vivre dans un monde où tout est décision. Où l’attention est une arme. Où le corps devient radar. Où la sensibilité doit se mettre en veille, parce qu’elle mettrait en danger. On apprend à ne pas s’attarder. À ne pas trop penser. À ne pas trop sentir. À tenir. Et tenir n’est pas une idée. C’est une mécanique. Une discipline parfois admirable, parfois inhumaine, toujours coûteuse.
Puis on rentre. Et la maison demande l’inverse : de la lenteur, de la nuance, de l’écoute, des petites choses, des disputes inutiles, des caprices d’enfants, des conversations qui tournent autour du vide. On te demande de redevenir “comme avant”, alors que tu n’es plus “comme avant”. Non pas parce que tu es devenu mauvais, mais parce que tu as vu le visage nu de la réalité : la menace, la mort possible, la fragilité du pays. Après cela, beaucoup de mots civils sonnent faux. Beaucoup de préoccupations paraissent dérisoires. Et c’est là que le fossé commence : non entre le soldat et sa famille seulement, mais entre deux formes de vérité.
La vérité du front : brute, immédiate, sans fard.
La vérité de la vie civile : diffuse, fragile, souvent distraite.
Si nous ne faisons pas l’effort de réunir ces deux vérités, alors le soldat revient dans une société qui le célèbre mais ne l’habite pas. Il revient dans une société qui admire le sacrifice, mais qui ne veut pas payer le prix intérieur du sacrifice. Car le prix ne se mesure pas seulement en jours de réserve, en blessures visibles, en décès tragiques. Le prix se mesure en ruptures invisibles : le sommeil qui se casse, l’énervement qui déborde, la joie qui ne revient pas, la tendresse qui devient dangereuse, le silence qui s’épaissit, la solitude qui se camoufle sous l’humour ou sous la colère. Et parfois, oui, ce fossé mental peut mener au pire : non pas parce que l’homme est faible, mais parce qu’il est seul avec ce qu’il porte.
C’est ici que notre responsabilité commence. Pas celle des psychologues. La nôtre. Celle de la cité.
Être “solidaire” ne suffit plus. La solidarité, c’est le geste. La participation, c’est la transformation. Il faut que quelque chose en nous change. Que nous acceptions de renoncer à une part de notre confort moral : celui qui nous permet de dire “bravo” et de retourner à notre distraction. Car si nous restons spectateurs, alors nous laissons nos soldats devenir des étrangers dans leur propre pays, des protecteurs sans maison intérieure, des gardiens qui, peu à peu, ne savent plus où poser leur âme.
Et cette transformation commence par un acte simple, presque spirituel : l’attention. L’attention vraie. Pas la curiosité. Pas la demande de récit. Pas le “raconte-moi”. L’attention qui dit : “Je ne te réduis pas à ton uniforme.” L’attention qui accepte que le retour ne soit pas joyeux tout de suite, que l’homme soit déphasé, que la parole manque, que le regard parte ailleurs. L’attention qui comprend que l’irritabilité n’est pas un mépris, mais une alarme qui ne sait plus s’éteindre. L’attention qui ne moralise pas ce qui relève d’une blessure du temps.
Mais l’attention doit devenir culture. Et la culture doit devenir politique. Dans un pays comme Israël, la guerre n’est pas une parenthèse : elle est un fait de souveraineté. Donc l’après-guerre doit être une institution, pas une improvisation. Il nous faut des rituels publics du retour. Il nous faut des espaces de transition, des lieux où l’on ne vient pas “se soigner” comme on va chez le médecin, mais où l’on vient retrouver une langue, retrouver un souffle, retrouver une présence. Il nous faut aussi une éducation civile : apprendre aux enfants, aux adolescents, aux couples, à comprendre ce qu’est un esprit qui rentre du front. Apprendre à ne pas exiger immédiatement. Apprendre à poser une main sans poser mille questions. Apprendre à offrir du silence sans abandon.
Car la société israélienne a ceci de singulier : elle est forte, inventive, combative. Mais elle risque une forme de dureté collective : celle qui valorise l’action et méprise la fragilité. Or la fragilité n’est pas l’opposé du courage. Elle en est le prix. Et quand on méprise le prix, on abîme ceux qui l’ont payé.
Alors, que voulons-nous vraiment ? Une armée puissante, oui. Mais voulons-nous aussi une société capable de rendre leurs soldats à la vie ? Ou acceptons-nous, en silence, qu’ils reviennent, qu’ils repartent, qu’ils se fissurent, et qu’un jour, certains s’effondrent, “des dizaines de fois déjà”, pendant que nous disons : “Quelle tragédie”, avant de passer à autre chose ?
Il faut oser une phrase qui dérange : un pays ne protège pas seulement ses frontières. Il doit protéger ses protecteurs. Pas seulement par des équipements, des budgets, des médailles, des slogans. Mais par une chaleur humaine organisée, par une dignité du retour, par une civilisation de l’après.
Car nos soldats ne nous demandent pas d’être des héros. Ils nous demandent d’être réels. De ne pas fuir. De ne pas minimiser. De ne pas les laisser seuls avec le double monde qu’ils portent. Ils demandent que la société assume ce qu’elle exige : l’angoisse, l’insomnie, l’agacement, la distance, les silences, et cette phrase terrible que certains n’osent pas dire : “Je suis rentré, mais je ne sais plus comment vivre.”
Et c’est là que nous devons être réveillés, émus, retournés au plus profond : parce que la guerre n’est pas seulement l’affaire de ceux qui combattent. Elle est l’affaire de ceux qui continuent à vivre grâce à eux. Si nous voulons être un peuple, pas une addition d’individus, alors nous devons faire un pas de plus : quitter la compassion confortable et entrer dans la responsabilité partagée.
Ce pas-là change tout. Il rend la société plus humaine. Il rend le retour possible. Il rend la famille moins seule. Il rend le soldat moins étranger. Et il nous rend, nous aussi, plus dignes de ce que nous recevons : la sécurité, oui, mais surtout la possibilité de vivre.
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