VAÉRA : la liberté jusqu’au bout – ou la piété transformée en « pieu »! Par Rony Akrich

by Rony Akrich
VAÉRA : la liberté jusqu’au bout – ou la piété transformée en « pieu »! Par Rony Akrich

Il existe des parachiot où la Torah cesse de « raconter » et commence à désosser un monde. Vaéra est de celles-là. Elle n’est pas une simple étape vers la sortie d’Égypte ; elle est une opération philosophique : démolition d’une illusion immémoriale, celle qui fait croire que le réel appartient aux forts, que la nature est propriété de l’empire, et que l’homme est un matériau destiné à servir. Vaéra affirme l’inverse, sans nuances consolantes : il existe une vérité qui ne dépend pas du pouvoir, et une liberté qui n’est pas un slogan, mais un ordre nouveau de l’être.

Tout commence par une phrase qui, sous son apparente piété, cache un basculement de métaphysique : « Je suis apparu à Abraham… sous le nom de El Shaddaï, et par mon Nom Hachem je ne me suis pas fait connaître d’eux. » Il ne s’agit pas d’un lexique divin, mais d’un changement de régime. Avec les patriarches, le divin se manifeste comme promesse : patience, futur, fidélité à une orientation. Avec Moïse, le divin entre dans l’histoire comme effectivité : il ne promet plus seulement, il arrache, il déchire, il fait sortir. La révélation n’est pas un frisson religieux ; c’est un événement qui reconfigure le réel.

Maïmonide aide à éviter l’obscénité spirituelle : Dieu n’est ni corps ni idole, et toute anthropomorphisation est une régression. Mais précisément, l’idole principale de Vaéra n’est pas une statue ; c’est un système. L’Égypte n’est pas seulement un décor antique : c’est l’archétype d’une théologie politique où l’État se prend pour le principe du monde. Pharaon n’est pas seulement un tyran ; il est une métaphysique de la domination. « Qui est Hachem pour que j’écoute sa voix ? » n’est pas une ignorance, c’est un axiome : il n’existe aucune vérité au-dessus du système, aucun jugement au-dessus de la puissance. Voilà la définition la plus sèche de l’idolâtrie moderne : non pas adorer un veau d’or, mais adorer l’ordre tel qu’il est, parce qu’il sert ceux qui règnent.

C’est pourquoi la Torah déploie les verbes de la délivrance comme une grammaire de la liberté. On cite volontiers : « Je vous ferai sortir, je vous sauverai, je vous délivrerai, je vous prendrai. » Cette série est belle ; elle se récite bien ; elle se “spiritualise” sans effort. Elle permet un héroïsme verbal : une libération sans factures, une extase sans poussière. Mais la Torah ajoute aussitôt un cinquième verbe, décisif, souvent escamoté : « Veheveti » – “et je vous amènerai dans le pays”, puis « je vous le donnerai en héritage ». Et ce verbe-là change tout. Les quatre premiers décrivent une sortie. Le cinquième impose une destination. Et toute destination oblige.

Sans “Veheveti”, la liberté reste négative : se libérer de. Avec “Veheveti”, elle devient positive : construire pour. Sortir d’Égypte, c’est casser le mécanisme de l’oppression ; entrer dans la terre, c’est soumettre la liberté à l’épreuve du réel. Car la terre n’est pas un décor biblique : c’est une épreuve. Elle impose l’économie, la justice sociale, le pouvoir, la frontière, l’étranger, la guerre, la paix, bref, l’absolu mis au contact du relatif. Elle interdit la sainteté de papier, l’éthique sans mains, la spiritualité qui se protège du monde comme une porcelaine qu’on n’utilise jamais.

Et c’est ici qu’apparaît une pathologie très répandue, que l’on confond trop souvent avec la foi : la piété devenue “pieu”. Le “pieux” au sens malade du terme : non pas la piété vivante, mobile, traversée par l’inquiétude et la responsabilité, mais le pieu, l’axe immobile planté dans sa propre vertu, innamovible, persuadé que sa rigidité est une hauteur. Cette piété-là aime l’exil intérieur. Elle préfère une sortie d’Égypte éternelle, un départ sans arrivée, une sainteté hors-sol qui ne se compromet jamais avec l’histoire. Elle ne veut pas de “Veheveti”, parce que “Veheveti” la démasque : il faut bâtir. Il faut traduire le sacré en institutions, la justice en décisions, l’éthique en contraintes assumées. Il faut accepter que la vie réelle ne sent pas l’encens mais la sueur des responsabilités.

Ainsi, l’oubli de “Veheveti” n’est pas une simple omission : c’est un choix. C’est l’art de rester pur en restant absent. On se proclame proche de Dieu parce qu’on se tient loin de ce que la Torah appelle justement l’épreuve : la terre, le réel, la souveraineté, la charge. On remplace l’alliance par la posture, la vocation par la verticalité figée. On ne sculpte plus d’idoles ; on se sculpte soi-même en statue. Et l’on appelle cela “piété”. La Torah, elle, appelle cela autrement : une fuite.

Cette fuite se comprend : “Veheveti” est lourd. Il enlève à la religion son alibi préféré, celui de l’irresponsabilité sublime. Il ferme la porte à la morale de l’évitement : « je suis pur car je ne touche pas au politique », « je suis spirituel car je n’ai pas à gérer le tragique ». Mais Vaéra dit l’inverse : la liberté se prouve dans la terre, dans la durée, dans l’héritage. “Je vous la donnerai en héritage” signifie : la liberté n’est pas un butin, c’est une charge transmise. Un héritage n’est pas une jouissance ; c’est une obligation.

Le combat de Vaéra, alors, n’est pas seulement contre l’esclavage ; il est contre l’idole du réel. C’est le sens profond des plaies. On les réduit à des “punitions”. C’est passer à côté. Les plaies sont une critique du monde impérial : elles pulvérisent la croyance selon laquelle l’ordre est propriété de l’État. Le sang dit : la vie ne t’appartient pas. L’invasion du vivant dit : ton contrôle est une fiction. L’ulcère dit : même la chair ne se plie pas à ta propagande. La grêle et les sauterelles disent : la nature n’est pas ton employée. Et l’obscurité, la plus philosophique, dit : un système peut perdre la lumière intérieure lorsqu’il s’enferme dans l’orgueil.

Au cœur de tout cela, la Torah décrit un phénomène moderne avant la lettre : l’endurcissement du cœur. Pharaon n’est pas vaincu par manque de preuves ; il s’endurcit malgré les preuves. Le texte dit une chose terrible : l’homme ne se trompe pas toujours ; parfois, il refuse de voir. Parce que ce n’est pas la vérité qui est en jeu, mais l’identité de domination. Le cœur devient forteresse. Le pouvoir se nourrit de sa propre fermeture.

Et la Torah, dans le même mouvement, protège l’humain. Elle note : « Ils n’écoutèrent pas Moïse, à cause du manque de souffle et de la dure servitude. » Ce verset pulvérise les morales de salon. Il dit : l’oppression n’abîme pas seulement le corps, elle rétrécit la respiration intérieure. Le “manque de souffle” est une fermeture de l’avenir. L’esclave n’est pas seulement privé d’informations : il est privé d’air. La liberté est donc, aussi, une expansion de la conscience, la possibilité de respirer le temps.

C’est ici que Spinoza devient paradoxalement utile. On l’oppose à la Torah au nom de la critique des miracles. Mais s’il faut entendre Vaéra avec rigueur, on voit que le “miracle” n’est pas une rupture capricieuse des lois : c’est l’effondrement d’une mythologie politique. Les plaies ne disent pas : “la rationalité est humiliée”. Elles disent : “la nature n’est pas annexable”. Le miracle, au sens profond, est la chute de la prétention impériale à posséder le réel.

Manitou l’a exprimé à sa manière : l’Égypte est l’archétype d’une civilisation de l’ordre sans morale, d’une stabilité obtenue par l’effacement de l’homme. Sortir d’Égypte, ce n’est pas seulement quitter un lieu, c’est quitter un monde qui remplace Dieu par le mécanisme. Mais entrer dans la terre, “Veheveti”, c’est accepter la vocation la plus exigeante : bâtir une souveraineté qui reconnaît au-dessus d’elle une vérité et un jugement.

Voilà pourquoi Vaéra ne parle pas seulement du passé. Elle parle de toutes les époques où l’on confond puissance et vérité, efficacité et justice, ordre et sens. Pharaon n’est pas seulement “ailleurs”. Pharaon est une tentation : la souveraineté sans vérité, l’État qui se prend pour le principe du monde, le système qui transforme l’homme en donnée. Face à cela, Moïse n’est pas un héros mythique : il est la voix qui rappelle une limite, une exigence, une responsabilité.

La liberté biblique, au bout du compte, ne se résume pas à sortir. Elle exige d’entrer. Elle ne se contente pas de rompre ; elle doit fonder. Elle ne s’achève pas dans l’ivresse du départ ; elle se prouve dans la durée, dans la terre, dans l’héritage. C’est cela que les “pieux-pieux”, ces pieux devenus pieux de bois, oublient par confort, par peur, par outrecuidance religieuse. Ils préfèrent la sainteté sans histoire, la pureté sans charge, la parole sans construction. Mais Vaéra insiste : Veheveti. Je vous amènerai. Jusqu’au bout. Jusqu’à la responsabilité. Jusqu’à la terre.

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