La collaboration des lâches, ou l’éternelle vilenie des consciences serviles. Par Rony Akrich

by Rony Akrich
La collaboration des lâches, ou l’éternelle vilenie des consciences serviles. Par Rony Akrich

Il faut regarder les choses en face. Ce qui se joue sous nos yeux n’est pas seulement une crise géopolitique de plus, ni même un épisode supplémentaire de la guerre menée par le régime des mollahs contre son propre peuple, contre Israël et contre toute possibilité de liberté au Moyen-Orient. Ce qui se révèle une fois de plus, c’est quelque chose de plus ancien, de plus français, de plus lamentablement familier : une pathologie morale, une habitude historique, une manière presque nationale de se tromper de camp avec l’air supérieur de la vertu.

La France officielle, médiatique, universitaire, artistique, mondaine, cette France qui aime tant se proclamer patrie des droits de l’homme, retrouve toujours, au moment décisif, son vieux génie de la collaboration morale. Elle n’aime pas la force lorsqu’elle protège. Elle n’aime la faiblesse que lorsqu’elle peut l’exhiber. Elle ne hait pas vraiment le mal, elle préfère le commenter, l’excuser, le contextualiser, le sociologiser, jusqu’à lui trouver presque un charme tragique. Elle a toujours eu cette faiblesse pour les bourreaux lointains, surtout lorsqu’ils savent parler la langue commode de l’anti-occidentalisme, de l’anti-impérialisme ou, mieux encore, de l’antisémitisme recyclé en vertu militante. Et pendant qu’elle absout au loin les ennemis déclarés de la liberté, elle laisse prospérer chez elle les formes locales de l’intimidation islamiste, du séparatisme, de la culpabilité suicidaire et du renoncement civilisationnel.

Car enfin, où étaient-ils, tous ces héros de la conscience automatique, lorsque le peuple iranien se soulevait contre les mollahs ? Où étaient les étudiants en keffieh, les artistes subventionnés de l’indignation, les intellectuels de plateau, les romanciers civiques, les actrices à pétition, les professeurs en morale expansive, les députés de la compassion à géométrie variable ? Où étaient-ils lorsque les Iraniens tombaient sous les balles, lorsque des femmes étaient brisées, lorsque des jeunes étaient emprisonnés, torturés, exécutés, lorsque la théocratie montrait son vrai visage, celui d’un pouvoir fanatique, homicide, qui massacre les siens avec la régularité d’une administration de la terreur ? Nulle part. Silence. Discrétion. Prudence. Nuance. Difficulté. Tout l’arsenal du lâche cultivé était mobilisé pour ne pas voir. Et voilà la véritable ignominie : non l’ignorance, non l’innocence, non la vraie complexité, mais la décision consciente de détourner le regard. Tous les mécanismes de la prudence, du contexte, de la nuance et de l’interprétation furent convoqués pour esquiver l’évidence la plus simple : face à un régime fanatique, criminel, qui torture les siens, il ne s’agit plus d’empiler les explications, mais de prononcer un jugement moral. Ils ont pourtant choisi le silence, parce que les victimes ne cadraient pas avec leur récit. Ce n’est pas de la prudence, c’est de la peur ; ce n’est pas « compliqué », c’est de la petitesse ; et ce n’est pas de la morale, mais de la vilenie recouverte d’un langage propre.

Mais qu’Israël apparaisse dans le champ, qu’un événement permette de réintroduire l’Hébreu souverain dans le rôle de l’accusé universel, et soudain la machine se remet à fonctionner. Les morts redeviennent visibles, non pas tous les morts, bien sûr, seulement les morts compatibles avec le récit. Les larmes reviennent, les tribunes fleurissent, les slogans poussent, les consciences s’électrisent. Ce n’est plus la justice qui parle, c’est le réflexe. Ce n’est plus la morale, c’est la manie. Ce n’est plus l’universel, c’est l’automatisme idéologique. Tant que les mollahs tuaient des Iraniens, l’émotion occidentale restait au vestiaire. Mais dès qu’il devient possible de prononcer les mots « agression israélo-américaine », tout ce petit clergé de substitution retrouve la voix, le ton, la pose, l’indignation, l’emphase, la procession. Le mal n’est plus ce qui massacre, il devient ce qui riposte. Le bourreau n’est plus celui qui pend, torture, viole et fanatise, il devient celui qui refuse d’être détruit.

Voilà la vérité de cette époque, et voilà aussi celle de cette vieille maladie française : elle ne se mobilise pas contre l’oppression en tant que telle, elle se mobilise contre Israël comme principe symbolique. Le reste n’est qu’habillage. Les mollahs peuvent écraser leur propre peuple, financer le fanatisme, armer des milices, exporter la haine, rêver du nucléaire et des missiles balistiques, faire de la destruction d’Israël une liturgie d’État, il se trouvera toujours, dans les salons, les colonnes, les facultés, les théâtres et les radios, des consciences lumineuses pour expliquer qu’il faut encore dialoguer, encore comprendre, encore distinguer, encore nuancer, encore tendre la main au mal, comme si le mal radical n’était qu’un partenaire mal luné de la diplomatie mondiale.

Et pendant ce temps-là, le peuple iranien attend. Il attend d’être enfin regardé comme un peuple réel, et non comme un figurant secondaire dans le théâtre idéologique occidental. Il attend qu’on comprenne qu’il ne souffre pas d’un « contexte », mais d’un régime. Il attend qu’on admette qu’un pouvoir qui assassine ses propres ressortissants, qui transforme la religion en appareil de mort, qui élève la haine d’Israël au rang de vocation sacrée, n’est pas un interlocuteur difficile, mais une tyrannie. Il attend que le monde libre cesse de lui réciter des fables diplomatiques et reconnaisse enfin cette évidence : les mollahs ne négocient pas pour renoncer, ils négocient pour gagner du temps. Leur nucléaire n’est pas un caprice, leurs missiles ne sont pas des accessoires, leur stratégie n’est pas défensive, elle est liée à un projet de domination, de terreur, d’expansion et d’anéantissement.

Il faut donc appeler cela par son nom : collaboration morale, collaboration intellectuelle, collaboration affective. Et il faut avoir le courage d’ajouter que cette pathologie ne sévit pas seulement en France ou dans les milieux occidentaux fascinés par leur propre imposture. Elle a aussi ses relais au sein même d’Israël. Il existe parmi les Israéliens un certain nombre de malades incurables atteints par cette pathologie, des consciences déformées par la culpabilité, la fatigue morale, l’illusion post-nationale ou le besoin maladif d’être absoutes par l’Occident, au point de reprendre contre leur propre peuple le lexique, les réflexes et parfois les accusations de ses adversaires les plus acharnés. Eux aussi alimentent l’inversion des valeurs. Eux aussi offrent à l’ennemi cette chose précieuse entre toutes : une voix intérieure qui confirme le procès.

Et c’est là qu’apparaît dans toute sa nudité la honte française. Non pas la France charnelle, lucide parfois, mais la France bavarde, la France moraline, la France collaborationniste de confort, celle qui a remplacé la « rue Lauriston » ( quartier général de la Gestapo française à Paris) par les plateaux, les amphithéâtres et les tribunes subventionnées. Les formes changent, l’âme reste. On ne collabore plus en uniforme, on collabore en concepts. On ne dénonce plus au commissariat, on délégitime dans le langage. On ne livre plus des corps, on livre des consciences à l’inversion des valeurs. On désarme moralement ceux qui résistent, on surcharge d’accusations ceux qui se défendent, on accorde aux fanatiques le bénéfice du contexte, et l’on réserve à l’Hébreu, comme toujours, la charge symbolique du crime ultime.

Il est temps d’en finir avec cette servilité habillée en vertu. Il est temps de rappeler que la lucidité n’est pas la neutralité entre l’assassin et l’assassiné, que certaines prudences sont des lâchetés, que certaines nuances sont des complicités, que certains silences sont des signatures. Et il est temps, surtout, de dire que la liberté du peuple iranien, la sécurité d’Israël et l’honneur même du jugement moral exigent que l’on rompe enfin avec la liturgie de l’excuse et avec les « belles âmes collabos ».

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