RELIGIEUX, MOI ? ALLONS DONC ! JE N’EN AI NULLE ENVIE. Par Rony Akrich

by Rony Akrich
RELIGIEUX, MOI ? ALLONS DONC ! JE N’EN AI NULLE ENVIE. Par Rony Akrich

Je ne ressens aucune affinité avec cette religion-là. Je ne me reconnais ni dans son langage, ni dans ses représentants, ni dans ses gestes figés, ni dans ses certitudes assénées avec l’assurance de ceux qui ont cessé de douter. Elle ne me rapproche ni du sacré, ni de la Torah, ni d’Israël. Elle provoque en moi le rejet, la distance, parfois même une forme d’exil intérieur. Pourtant, cet éloignement n’est pas une rupture avec mon peuple, il est au contraire un retour vers lui. Plus cette religion se referme sur ses codes, plus je retrouve la terre. Plus elle enferme l’identité dans l’orthopraxie, plus je rejoins l’hébraïsme. Plus elle prétend confisquer la fidélité, plus je me tourne vers une fidélité plus ancienne, plus ample et plus exigeante, une fidélité qui ne réduit pas l’homme à ses gestes ni le peuple à ses rites.

Assez de ces cultes qui se prennent pour la vérité, de cette doxa qui remplace la pensée, de ce religiosisme qui confond la répétition avec la profondeur, l’obéissance avec la foi et la crédulité avec la fidélité. Assez de ces rabbins hâbleurs, marchands de certitudes, dispensateurs de formules, de peurs et de promesses, administrateurs d’un sacré dont ils se proclament les propriétaires. Ils promettent la santé, le bonheur, la réussite, la prospérité, le mariage, les enfants, la protection et tout ce que l’angoisse humaine peut désirer. Il suffirait d’écouter, de croire, de donner, d’acheter, de se rendre auprès du maître, du tombeau, du faiseur de miracles ou du distributeur d’amulettes. Les voilà devenus entrepreneurs de l’invisible, courtiers de l’espérance, vendeurs de ciel à crédit. Les Tartuffes sont à l’œuvre.

Ils ont compris qu’une société appauvrie par le consumérisme ne cesse pas de consommer lorsqu’elle se tourne vers la religion, elle change seulement de marchandise. Après les objets, les marques, les écrans et les signes extérieurs de réussite, elle consomme des bénédictions, des protections, des récits de guérison, des promesses de fécondité, des assurances contre le malheur. Le même vide demeure, la même avidité persiste, le même désir d’obtenir sans devenir, d’avoir sans apprendre, de recevoir sans se transformer. Le religieux devient prestataire de services, le fidèle devient client, le miracle devient produit d’appel. On ne sort pas du consumérisme, on le transporte dans le sacré. On n’élève pas l’homme au-dessus du marché, on ouvre une boutique dans l’invisible.

Ils proposent le miracle là où il faudrait du courage, la consolation là où il faudrait de la lucidité, la bénédiction là où il faudrait de l’éducation, de la médecine, du travail, de la solidarité, du discernement et de la responsabilité. Ils transforment l’angoisse en dépendance, la détresse en clientèle et l’incertitude humaine en fonds de commerce. On abreuve ainsi un peuple trop souvent privé des instruments élémentaires de la connaissance de récits gonflés jusqu’au prodige, de morts presque divinisés, de tombeaux devenus lieux de puissance, d’amulettes, de protections imaginaires, de recettes de salut et de toutes sortes de balivernes présentées comme l’essence du judaïsme. On apprend à craindre au lieu de penser, à suivre au lieu de comprendre, à réciter au lieu d’interroger, à vénérer au lieu de juger. On entretient l’ignorance, puis on s’en proclame le guide. On appauvrit le langage, puis on vend des formules. On rétrécit l’horizon, puis on promet le ciel.

Ce système ne produit pas la foi, mais la dépendance. Il ne forme pas des hommes libres, mais des consommateurs de sacré. Il ne transmet pas la Torah, il commercialise la consolation. Là où le prophète exigeait la justice, on propose une bénédiction. Là où la Torah réclamait la responsabilité, on distribue une amulette. Là où l’existence demande de grandir, on promet un raccourci. Je ne me reconnais ni dans cette religion de la facilité, du prodige et de la peur, ni dans cette spiritualité qui infantilise l’homme, ni dans ce culte des morts qui détourne les vivants de leurs devoirs, ni dans cette religion qui promet l’avoir alors que l’essentiel est de devenir.

L’hébraïsme, tel que je le comprends et le ressens, ne promet pas l’immunité contre le malheur. Il ne garantit ni la santé, ni la richesse, ni le bonheur. Il ne vend pas le destin sous forme de formule. Il oblige à regarder le réel, à affronter l’incertitude, à accepter la limite, à choisir la vie et à répondre de ses actes. Là où les faiseurs de miracles promettent l’avoir, l’hébraïsme exige l’être. Là où ils vendent la protection, il demande le courage. Là où ils nourrissent la crédulité, il appelle à la connaissance. Là où ils fabriquent des clients, il cherche à former des hommes libres.

C’est là que je me reconnais, dans un hébraïsme de responsabilité, de justice, de droit, de valeurs et de vertus, dans une pensée qui ne m’extrait pas de l’Histoire, mais m’y engage, dans une tradition qui ne me replie pas sur mon salut privé, mais m’oblige envers mon peuple, ma terre, ma langue, la société, le pauvre, l’étranger, le travailleur et les générations à venir. Je ne cherche pas une religion qui contrôle chaque geste tout en laissant l’essentiel dans l’ombre, ni une identité réduite à la conformité, ni un système qui mesure la fidélité à la précision des pratiques. Je cherche une parole capable de former un peuple, une parole qui exige la justice, élève la conscience, ne détourne pas de la vie, mais apprend à l’assumer, une parole qui ne transforme pas la peur en commerce, qui ne demande pas de croire moins, mais de penser davantage, qui ne se contente pas de promettre, mais qui oblige à devenir.

À mesure que cette religion m’éloigne d’elle-même, je me rapproche de mon peuple. À mesure qu’elle me ferme ses portes, je retrouve la terre ouverte de l’Histoire. À mesure qu’elle m’impose son judaïsme, je rejoins mon hébraïsme, non pas un hébraïsme de nostalgie, mais de présence, non pas de superstition, mais de responsabilité, non pas de soumission, mais de liberté, non pas de consommation du sacré, mais de construction de soi et de la collectivité. Je ne rejette pas la Torah, je rejette ce que l’on a fait d’elle lorsqu’on l’a réduite, enfermée, commercialisée et recouverte de fables. Je ne rejette pas la tradition, je refuse son exploitation par les marchands de peur et les faiseurs de prodiges. Je ne rejette pas la foi, je refuse qu’elle serve de refuge à la crédulité et de nourriture à la dépendance.

Je ne veux pas être abreuvé de miracles, je veux apprendre à vivre. Je ne veux pas qu’on me promette tout, je veux qu’on m’enseigne à répondre de moi-même. Je ne veux pas d’un sacré qui m’achète, me rassure à bon marché et m’endorme dans l’attente d’une intervention merveilleuse. Je veux une parole qui me réveille, qui m’oblige, qui m’élève et qui me rende libre. C’est ainsi, loin de cette religion-là, de ses marchands, de ses cultes, de ses morts divinisés et de ses certitudes faciles, que je retrouve mon peuple, ma terre et mon hébraïsme, celui d’une nation hébraïque porteuse d’un message de justice, de droit, de responsabilité, de valeurs et de vertus, une nation qui ne se contente pas de croire qu’elle est élue, mais qui accepte chaque jour la tâche difficile de devenir digne de son histoire.

HEBREU – BIBLIOPHILE, MOI? CERTES!  VIVRE EN PLEINITUDE…

À propos de l’auteur

Rony Akrich est écrivain, essayiste et conférencier israélien. Ses travaux portent sur la pensée hébraïque, l’identité nationale, la Bible, l’Histoire et le principe de responsabilité. Son écriture conjugue critique sociale et religieuse, réflexion philosophique et recherche d’une hébraïté vivante, libre et moralement exigeante. Il est le fondateur de l’Université populaire gratuite de Jérusalem et d’Ashdod, et œuvre à rendre la pensée, la culture et la conscience historique accessibles au plus grand nombre.

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