Israël, le peuple dépossédé. Contre la bêtise généralisée et la démocratie confisquée. par Rony Akrich

by Rony Akrich
Israël, le peuple dépossédé. Contre la bêtise généralisée et la démocratie confisquée. par Rony Akrich

Il faut le dire sans détour, sans précaution oratoire et sans cette prudence molle qui finit toujours par protéger ce qu’elle prétend critiquer : Israël ne souffre pas seulement d’une crise politique. Israël souffre d’une crise de l’intelligence politique, d’un effondrement de la culture générale et d’une falsification permanente de l’idée démocratique.

Nous possédons des élections, mais le peuple ne choisit pas réellement ses représentants. Nous possédons des partis, mais ils sont devenus des appareils de pouvoir. Nous possédons des citoyens instruits, mais trop peu disposent d’une véritable culture politique. Nous possédons des manifestations proclamant vouloir sauver la démocratie, mais presque personne ne prend la peine de définir la démocratie qu’il prétend sauver.

Le mot est partout. La chose, elle, demeure introuvable.

Les primaires du Likoud ou la démocratie mise en scène

Lors des primaires du Likoud du 17 août 2026, 75 177 personnes ont voté, soit 53,5 % des quelque 140 000 membres du parti. Une fraction infime de la population israélienne a ainsi déterminé l’ordre d’une liste susceptible d’envoyer plus de vingt députés à la Knesset. Ces futurs parlementaires voteront les lois, approuveront les budgets, soutiendront ou renverseront un gouvernement et décideront de questions engageant l’existence de millions de citoyens. Pourtant, aucun d’entre eux n’aura été personnellement choisi par le peuple israélien dans son ensemble.

Il faut être juridiquement précis : les députés ne sont pas dépourvus de toute légitimité électorale. Lors des élections nationales, les citoyens votent pour des listes, puis les sièges sont attribués proportionnellement à celles qui franchissent le seuil électoral. Mais l’électeur ne peut choisir aucun candidat, en éliminer aucun ni modifier l’ordre qui lui est imposé. Il doit accepter la liste entière ou la rejeter en bloc.

Le citoyen israélien n’élit donc pas véritablement ses députés. Il ratifie une sélection accomplie préalablement par les appareils politiques.

Le peuple vote pour une lettre. Derrière cette lettre se trouvent des individus choisis par d’autres.

Au Likoud, cette sélection est présentée comme démocratique puisque les adhérents participent à des primaires. Mais de quelle représentativité parle-t-on lorsque près de la moitié des membres du parti ne vote pas et que les votants ne constituent qu’une minorité infime de la population ? Comment peut-on soutenir que ces militants représentent le peuple israélien dans son ensemble ?

Plus grave encore : que reste-t-il de la souveraineté des adhérents lorsque le chef du parti contrôle directement huit places parmi les trente premières, auxquelles s’ajoutent d’autres positions réservées ?

Ces places permettent au dirigeant d’introduire ses propres candidats, de récompenser les fidèles, de consolider des alliances, de marginaliser les rivaux et de remodeler la liste en fonction de ses intérêts électoraux. Le vote militant lui-même peut donc être corrigé, déplacé ou contourné par l’appareil.

On demande aux membres de voter, mais on accorde au chef le pouvoir de rectifier leur choix.

Voilà la démocratie interne du Likoud : les militants sélectionnent, le chef corrige, l’appareil ordonne et le peuple ratifie.

Dans ces conditions, à qui le futur député doit-il véritablement son mandat ? Au citoyen qu’il ne rencontre presque jamais ? À une circonscription qui n’existe pas ? À des électeurs qui ne peuvent ni le choisir personnellement ni le sanctionner individuellement ? Ou bien aux militants organisés, aux réseaux locaux, aux groupes d’influence, aux faiseurs de voix et, finalement, au chef capable de garantir ou de compromettre sa place sur la prochaine liste ?

Le député israélien dépend moins du peuple que de l’organisation qui lui permet d’occuper une position éligible. Sa carrière exige moins la confiance des citoyens que la fidélité au parti, la discipline parlementaire et la soumission à ceux qui contrôlent la liste.

Il peut décevoir les électeurs, ignorer leurs difficultés et ne représenter aucun territoire particulier ; tant qu’il conserve le soutien de son appareil, son avenir politique demeure possible.

Le Likoud constitue aujourd’hui l’expression la plus visible de cette contradiction. Il organise des primaires pour proclamer sa démocratie, puis multiplie les mécanismes permettant d’en limiter la portée. Il invoque la volonté des militants tout en réservant au chef vieillissant — qui a fini par se confondre avec le parti lui-même — le pouvoir de remodeler la liste selon ses besoins.

Mais les autres partis ne peuvent certainement pas se moquer du Likoud. Beaucoup ne tiennent même pas de primaires. Leurs listes sont composées par un chef, un comité restreint ou un cercle de dirigeants que les citoyens n’ont jamais mandatés pour accomplir cette sélection.

Certains partis portent si parfaitement la marque de leur dirigeant qu’ils ressemblent moins à des institutions politiques qu’à des propriétés personnelles. Ils apparaissent avec un homme, changent de nom selon ses intérêts, concluent des alliances de circonstance et disparaissent parfois avec lui.

Le Likoud n’est donc pas une anomalie. Il constitue seulement la manifestation la plus éclatante d’une maladie touchant presque tout le système israélien : la confiscation de la représentation populaire par les appareils partisans.

Ce que nous appelons démocratie est devenu une partitocratie.

Robert Michels avait montré que toute organisation politique tend à produire sa propre oligarchie. Ceux qui possèdent l’appareil, les ressources, les réseaux et la maîtrise des procédures finissent par gouverner au nom de la majorité sans dépendre véritablement d’elle.

Israël en offre une illustration presque caricaturale : le peuple vote, mais il ne choisit pas ses représentants ; les partis choisissent les représentants, puis demandent au peuple de les légitimer.

Une société instruite, mais privée de culture générale

Comment une telle confiscation peut-elle se maintenir ? Comment des millions de citoyens peuvent-ils accepter un système dans lequel ils ne choisissent personnellement aucun de leurs députés ?

La réponse dérange : parce que l’inculture politique est devenue générale.

Israël compte évidemment des êtres remarquablement instruits et intelligents : chercheurs, médecins, ingénieurs, enseignants, écrivains, artistes, juristes et penseurs. Mais ils ne forment pas le peuple dans son ensemble. Ils constituent une minorité éparpillée, quelques îlots de savoir dans un espace public largement dominé par l’immédiateté, l’émotion, le slogan et l’affrontement identitaire.

Un pays peut posséder des universités prestigieuses et demeurer politiquement inculte. Il peut produire des technologies admirables tout en étant incapable de former des citoyens autonomes. Il peut compter parmi ses habitants des esprits brillants sans que cette intelligence individuelle devienne une culture collective.

À propos de l’auteur

Rony Akrich est essayiste, conférencier, fondateur de l’Université populaire gratuite de Jérusalem et d’Ashdod, et enseigne l’historiosophie biblique. Son travail explore les relations entre la pensée biblique, la philosophie, l’histoire, l’éthique et la société contemporaine. À travers ses écrits et son enseignement, il cherche à créer un dialogue entre les sources du judaïsme et la pensée universelle, dans un esprit de recherche, d’approfondissement, de transmission du savoir et de responsabilité.

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