Nous avons longtemps cru qu’un général entrant en politique y apportait le sens des responsabilités, la discipline, le jugement et le devoir. Nous savons désormais qu’il y apporte parfois surtout un ancien grade, une photographie avantageuse et l’espoir que le public confondra le commandement avec l’art de gouverner.
Ainsi, les uns après les autres, les généraux descendent de leurs chars et montent sur les fils des partis. Il commandait autrefois des divisions entières. Aujourd’hui, il dépend d’un apparatchik subalterne, d’un conseiller en communication, du sondage du week-end et d’un député presque inconnu. Celui-ci tient, par le hasard de l’arithmétique parlementaire, la coalition à la gorge.
Le stratège devient une marque.
Le commandant devient un candidat.
Le général devient une marionnette décorative couverte de galons.
Ils arrivent en politique avec la promesse implicite de la sauver des politiciens. Ils apprennent rapidement à divulguer, flatter, menacer, faire scission, se réconcilier et expliquer combien les principes sont importants — jusqu’au moment précis où ils empêchent de former un gouvernement.
La politique ne s’élève pas grâce à leur expérience. Elle les rabaisse à sa propre mesure.
Il ne s’agit pas de mépriser l’armée. Bien au contraire. Il s’agit de refuser la croyance enfantine selon laquelle celui qui sait employer la force saurait nécessairement conduire une société.
L’armée repose sur l’ordre. La démocratie repose sur le consentement.
L’armée exige l’obéissance. La société exige l’écoute.
L’armée tranche. L’homme d’État doit encore demander quel est le but de cette décision quel sera son prix et ce qui subsistera après elle.
Connaître l’ennemi n’est pas connaître le citoyen.
Connaître la bataille n’est pas connaître la pauvreté.
Planifier une opération n’est pas bâtir une société.
Mais, en Israël, le grade est parfois considéré comme un raccourci vers la sagesse. Il suffit qu’un ancien haut responsable de la sécurité baisse la voix, fixe la caméra avec une gravité de timonier et déclare que « la situation est complexe ». Alors, une moitié du public a l’impression de voir Maïmonide et Clausewitz réunis sous ses yeux.
Les généraux ne sont pas seuls. Derrière eux défilent les journalistes qui ont décidé de passer du commentaire à la fabrication des échecs que commenteront leurs successeurs ; les hommes d’affaires persuadés qu’un État est une société anonyme dotée d’un hymne ; et les célébrités qui ont conclu que, puisque le public connaît leur visage, il leur a également confié son destin.
C’est ainsi qu’est née la démocratie des visages : celui qui passe bien à l’écran est compétent ; celui qui parle avec assurance comprend ; celui qui sait se vendre au public est sans doute autorisé à le gouverner.
L’ignorance n’est plus embarrassante. Elle est populaire.
La superficialité n’est plus un défaut. Elle est accessible.
L’arrogance n’est plus une faiblesse. Elle est du leadership.
Le cri n’est plus l’absence d’argument. Il est de la détermination.
Autrefois, celui qui ne savait pas avait honte de parler. Aujourd’hui, on l’invite sur un plateau.
Le carnaval partisan
De Gaulle détestait le régime des partis : ce moment où les partis cessent de servir l’État et réduisent l’État à leur propre servitude.
S’il observait Israël, il en découvrirait la version perfectionnée : un gouvernement qui ne gouverne pas mais compte ses voix ; des ministres qui n’administrent pas mais menacent ; des factions qui ne proposent pas de vision mais présentent un tarif ; et une coalition qui fonctionne comme une copropriété où chaque locataire tient l’ascenseur en otage.
Chaque parti est la nation.
Chaque faction est la conscience.
Chaque camp est le vrai peuple.
Et quiconque se trouve à l’extérieur devient non plus un adversaire, mais un traître, un fasciste, un anarchiste, un messianiste, un hérétique ou un ennemi du peuple — selon les besoins du moment et la programmation des chaînes.
Le gouvernement ne demande pas ce qui est juste. Il demande qui risque de partir.
Il ne prépare pas l’avenir du pays. Il calcule son espérance de vie.
Il ne conduit pas une politique. Il organise sa survie.
Un État doté d’une armée avancée, d’une technologie brillante et de plusieurs millénaires d’histoire se retrouve parfois soumis aux caprices d’un homme. Même les membres de sa faction auraient du mal à se souvenir du nom de cet homme sans l’arithmétique de la coalition.
Tel est le carnaval israélien : plus la situation est grave, plus ses acteurs paraissent petits ; plus les questions sont historiques, plus les réponses sont publicitaires ; plus la responsabilité devient nécessaire, plus les porte-parole se multiplient.
Les livres qui n’ont dérangé personne
Chaque ministre n’a pas besoin de s’intéresser à la philosophie. Nul ne demande à un député de lire le grec ancien entre un vote et une interview. Mais on pourrait attendre de ceux qui décident de la guerre, du droit, de l’économie et de la société qu’ils sachent au moins que la politique n’est pas née avec leur compte sur les réseaux sociaux.
Platon demandait qui mérite de gouverner. Chez nous, on demande qui a franchi le seuil électoral.
Aristote enseignait que la stabilité exige un équilibre entre les différentes composantes de la société. Chez nous, chaque camp promet la stabilité dès qu’il aura soumis tous les autres.
Thucydide mettait en garde contre la peur, la puissance, l’orgueil et les erreurs stratégiques. Chez nous, on aime la puissance, on exploite la peur, on entretient l’orgueil, puis on nomme une commission d’enquête après l’erreur.
Machiavel, s’il découvrait ses prétendus disciples locaux, se sentirait probablement insulté. Ils ont retenu de lui la manœuvre sans l’intelligence, la survie sans l’État et le cynisme sans la capacité de voir au-delà du lendemain matin.
Ils connaissent parfaitement l’art de conserver leur siège. Beaucoup moins celui de conserver la république.
Hobbes enseignait que l’État existe afin de protéger le citoyen contre la peur et le chaos. Chez nous, parfois, un simple rappel de la peur suffit pour se libérer du devoir d’expliquer l’échec.
Montesquieu écrivait qu’un autre pouvoir doit limiter un pouvoir. Chez nous, chaque camp manifeste un amour émouvant pour les freins et les contrepoids — surtout lorsque l’autre camp les contrôle.
Tocqueville mettait en garde contre la tyrannie de la majorité. Chez nous, la majorité considère que son nombre prouve sa justice, tandis que la minorité considère que sa défaite prouve que le jeu était truqué.
Max Weber ne demandait pas seulement ce qu’un dirigeant avait voulu accomplir, mais ce que ses actes avaient effectivement produit. Dans la politique israélienne, les résultats relèvent habituellement de la responsabilité du gouvernement précédent, de l’administration, des médias, des tribunaux, de l’opposition, de l’étranger ou du public. Ce dernier est coupable de n’avoir pas compris la gravité du moment.
L’art de l’excuse a remplacé l’éthique de responsabilité.
Le pays de la sécurité éternelle
En Israël, la sécurité n’est pas seulement un domaine de politique publique. Elle est parfois un mot magique qui met fin à la discussion.
Pas de logements ? La sécurité.
L’école se dégrade ? La sécurité.
Le coût de la vie étouffe les familles ? Ce n’est pas le moment.
Les inégalités augmentent ? Nous devons rester unis.
Quelqu’un demande des comptes ? Il affaiblit la résilience nationale.
Les menaces sont réelles. Voilà précisément pourquoi elles ne doivent pas devenir un écran derrière lequel disparaît chaque échec civil.
Un État peut exiger de ses citoyens le service, les impôts, les réserves, le sacrifice, le silence et la patience. Il peut leur rendre en échange des factures élevées, des services publics défaillants et un nouveau discours sur l’unité.
Le citoyen israélien paie au supermarché, pour son emprunt, sa crèche, ses impôts et parfois de son propre corps ou de celui de ses enfants. On lui demande de comprendre la gravité de l’heure, de porter le fardeau et d’éviter les questions qui divisent.
L’heure est, curieusement, toujours trop sensible lorsque le public exige des réponses, et toujours très convenable lorsqu’un politicien réclame une nomination.
Adam Smith aurait sans doute du mal à reconnaître en Israël la main invisible. Chez nous, elle possède un lobbyiste, des relations et un libre accès aux commissions parlementaires.
Le débat économique reste enfantin : soit le marché résoudra tout, soit l’État résoudra tout. Dans la réalité, l’un et l’autre résolvent parfois surtout les problèmes de ceux qui n’avaient déjà plus besoin de solution.
Sans justice intérieure, une véritable résistance extérieure n’existe pas. Sans répartition équitable du fardeau, le « destin commun » n’est qu’un slogan destiné principalement à ceux qui doivent le financer.
À propos de l’auteur
Rony Akrich est penseur, conférencier, éducateur et écrivain. Ses travaux portent sur la pensée biblique, la philosophie, l’histoire, la société et la politique. Il est le fondateur de « Café Daat – l’Université populaire gratuite », une initiative culturelle et éducative destinée à rendre le savoir, la réflexion et la culture accessibles au plus grand nombre. Il anime également le Cercle de pensée biblique. Son écriture conjugue les sources juives et les héritages universels, l’analyse historique et un regard critique porté sur la réalité contemporaine. Elle cherche à remettre en question les idées reçues, à éveiller une pensée indépendante et à déconstruire l’existant afin de contribuer à l’édification d’une réalité plus humaine, plus responsable, viable et durable.
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