À l’occasion de Tou BeAv, relire le Cantique des Cantiques, c’est retrouver la gravité de l’amour. Non pas le sentimentalisme facile, ni l’émotion passagère que notre époque confond trop souvent avec l’amour, mais une expérience qui engage l’être tout entier, le corps autant que l’âme, le désir autant que la fidélité, la présence autant que le manque.
Dans le Cantique, l’amour n’est jamais une décoration de l’existence. Il en devient l’épreuve, la tension et parfois la blessure. Les amants se cherchent, s’appellent, se perdent, se retrouvent. Ils ne possèdent jamais complètement ce qu’ils aiment. Leur désir demeure traversé par l’attente, l’éloignement, la peur de manquer l’instant décisif. Aimer, ici, ne consiste pas à abolir la distance, mais à apprendre à la franchir sans détruire l’autre.
C’est peut-être là que réside la grandeur de ce texte : il ne réduit pas l’amour à la fusion. L’être aimé n’est ni un objet conquis ni une propriété acquise. Il demeure un mystère, une liberté, une présence qui se donne sans jamais se laisser enfermer. Le désir véritable ne dit pas : « Tu m’appartiens », mais plutôt : « Je te reconnais dans ton irréductible singularité. »
Tou BeAv rappelle ainsi que l’amour ne se mesure pas seulement à l’intensité du commencement, mais à la capacité de demeurer. Demeurer lorsque l’éblouissement se dissipe, lorsque les différences apparaissent, lorsque le temps transforme les corps, les rêves et les certitudes. L’amour devient alors moins une exaltation qu’une responsabilité : celle de protéger la fragilité de l’autre sans l’étouffer, de lui rester fidèle sans le réduire à l’image que nous nous étions faite de lui.
Le Cantique ose pourtant célébrer la beauté sensible, les parfums, les voix, les gestes, les paysages du corps. La tradition biblique ne méprise pas le désir ; elle cherche à l’arracher à la brutalité, à la domination et à la consommation. Le corps aimé n’y est pas une chose, mais une parole. Il révèle une présence qui appelle le respect, la réciprocité et l’émerveillement.
Relire le Cantique à Tou BeAv, c’est donc se souvenir que l’amour est à la fois joie et exigence. Il nous délivre de notre solitude, mais il nous oblige aussi à sortir de nous-mêmes. Il nous promet une proximité, sans jamais supprimer l’altérité. Il nous élève, non parce qu’il nous soustrait au réel, mais parce qu’il nous apprend à habiter le réel avec davantage de patience, de vérité et de tendresse.
L’amour véritable n’est pas léger. Il porte le poids de deux libertés qui choisissent de marcher ensemble sans se confondre. C’est précisément cette gravité qui lui donne sa beauté.
Rony Akrich est un essayiste habité par les grandes passions de l’existence hébraïque : la mémoire, l’amour, la transmission, la révolte et l’espérance. Son écriture, à la fois intime et philosophique, interroge les blessures du présent à la lumière des textes anciens. Il ne cherche pas à imposer des certitudes, mais à déconstruire les évidences afin d’ouvrir un chemin vers une pensée plus lucide, plus humaine et plus vivable.
