Israël, société instruite mais politiquement inculte. Par Rony Akrich

by Rony Akrich
Israël, société instruite mais politiquement inculte. Par Rony Akrich

Il faut surtout cesser de confondre instruction, intelligence et culture.

L’instruction permet d’acquérir des connaissances spécialisées. L’intelligence donne la capacité de comprendre, d’inventer et de résoudre. Mais la culture générale relie les connaissances entre elles. Elle permet de situer un événement dans l’histoire, une institution dans la pensée politique, une décision dans ses conséquences sociales et un conflit présent dans la longue durée.

Elle apprend à comparer, à contextualiser, à douter et à juger.

On peut être un excellent chirurgien et ne rien connaître à Montesquieu. Un ingénieur brillant peut ignorer les principes élémentaires de la représentation politique. Un général peut maîtriser l’art opérationnel sans avoir jamais réfléchi sérieusement à la nature du pouvoir civil. Un juriste peut connaître parfaitement les lois tout en confondant l’État de droit avec le gouvernement des juges. Un journaliste peut commenter quotidiennement la politique sans posséder la moindre profondeur historique. Un universitaire peut être éminent dans sa discipline et profondément inculte dès qu’il en sort.

La spécialisation produit des compétences ; elle ne produit pas nécessairement des citoyens éclairés.

Cette inculture traverse toutes les couches de la société. Elle n’appartient exclusivement ni à la droite ni à la gauche, ni aux religieux ni aux laïques, ni aux riches ni aux pauvres, ni au centre ni aux périphéries. Elle change seulement de vocabulaire selon les milieux.

Ici, elle se couvre de références religieuses récitées sans réflexion ; là, de formules progressistes répétées sans examen. Les uns invoquent le peuple juif sans connaître son histoire intellectuelle ; les autres invoquent la démocratie sans avoir jamais étudié ses principes. Certains prononcent le nom de Dieu pour clore toute discussion ; d’autres prononcent celui de la Cour suprême avec la même dévotion.

L’ignorance change de costume, mais elle demeure l’ignorance.

C’est pourquoi tant d’Israéliens peuvent être professionnellement compétents et politiquement naïfs. Ils savent exercer un métier, conduire une entreprise, commander une unité ou manier une technologie, mais ne possèdent pas toujours les outils nécessaires pour comprendre les mécanismes du pouvoir.

Ils ignorent souvent comment les partis sélectionnent leurs candidats, comment se construit une majorité parlementaire, comment fonctionnent les groupes d’influence ou comment une oligarchie peut se dissimuler derrière des procédures électorales.

Ils deviennent alors les prisonniers des mots d’ordre de leur camp.

Ils ne raisonnent plus : ils reconnaissent des signes d’appartenance. Ils ne discutent plus une idée : ils identifient celui qui la prononce. Si elle vient de leur camp, elle devient vérité ; si elle vient du camp adverse, elle devient mensonge.

L’opinion n’est plus le résultat d’une réflexion. Elle devient le prolongement d’une identité collective.

La bêtise politique ne consiste donc pas seulement à ne pas savoir. Elle consiste à ignorer que l’on ne sait pas. Elle commence lorsque l’ignorance perd toute modestie et s’exprime avec l’assurance de la connaissance. Elle devient dangereuse lorsqu’elle se rassemble, se donne des porte-parole et prétend parler au nom du peuple tout entier.

Des manifestants qui ignorent la démocratie qu’ils prétendent sauver

Et pendant ce temps, des dizaines de milliers d’Israéliens descendent dans la rue pour « sauver la démocratie ».

Mais de quelle démocratie parlent-ils ?

S’agit-il uniquement de défendre la Cour suprême contre le gouvernement ? De protéger les pouvoirs des juristes contre ceux des ministres ? De maintenir les institutions existantes sans jamais interroger la manière dont les députés accèdent eux-mêmes au pouvoir ?

La contestation de l’affaiblissement du pouvoir judiciaire peut être légitime et même nécessaire. Mais croire qu’il suffit de défendre la Cour pour défendre la démocratie révèle une profonde inculture politique.

Une démocratie ne se réduit ni au règne des ministres ni à celui des magistrats. Elle exige une représentation véritable, une responsabilité personnelle des élus, une séparation des pouvoirs, une pluralité des opinions et la possibilité pour le citoyen de sanctionner ceux qui prétendent parler en son nom.

Or ces manifestants se demandent-ils comment leurs députés ont été choisis ? Protestent-ils contre les listes fermées ? Contestent-ils le pouvoir exorbitant des chefs de parti ? Exigent-ils que chaque parlementaire soit responsable devant des électeurs identifiables ? Réclament-ils une réforme permettant au peuple de choisir personnellement ses représentants ?

Non.

Ils défendent avec acharnement une partie du système tout en demeurant presque totalement silencieux devant l’oligarchie partisane qui en constitue pourtant l’un des principaux vices.

Ils agitent le drapeau israélien, répètent le mot « démocratie » et s’imaginent que la répétition vaut définition. Ils transforment un principe politique complexe en slogan émotionnel. Ils ne pensent plus la démocratie : ils la scandent.

Plus inquiétante encore est l’inculture politique de leurs porte-parole. Ceux-ci possèdent des titres, des grades, des diplômes et une grande visibilité médiatique. Ils sont parfois d’anciens généraux, des juristes, des universitaires, des chefs d’entreprise, des journalistes ou des personnalités du monde culturel.

Mais l’instruction ne garantit ni la culture politique ni l’intelligence démocratique.

Un ancien général n’est pas nécessairement un penseur politique. Un juriste n’est pas obligatoirement un démocrate. Un professeur peut admirablement connaître sa spécialité et ne rien comprendre à la représentation populaire. Un chef d’entreprise peut savoir administrer une société tout en demeurant étranger à l’histoire des institutions. Un journaliste peut parler chaque jour de politique sans jamais avoir sérieusement étudié Aristote, Montesquieu, Tocqueville ou Michels.

Le diplôme atteste une formation. Il ne garantit ni le jugement, ni la sagesse, ni la capacité de penser contre son propre camp.

Les porte-parole de la protestation répètent « démocratie », « dictature », « fascisme » et « État de droit » comme des formules incantatoires. Ils prononcent ces mots pour interrompre la discussion, non pour l’ouvrir. Quiconque les critique devient immédiatement un ennemi de la démocratie. Quiconque demande de quelle démocratie ils parlent est soupçonné de soutenir la tyrannie.

Ainsi fonctionne la paresse intellectuelle : elle ne réfute pas, elle excommunie.

Ils dénoncent l’emprise du gouvernement sur les institutions, mais parlent rarement de l’emprise des chefs de parti sur les députés. Ils défendent l’indépendance judiciaire, mais ne demandent presque jamais pourquoi le citoyen ne peut choisir personnellement ses représentants. Ils s’indignent des places réservées au Likoud tout en acceptant des partis dans lesquels le dirigeant compose presque seul toute la liste.

Ce silence n’est pas une simple incohérence. Il révèle une absence de pensée politique globale.

Ces porte-parole parlent au nom du « peuple », alors qu’ils ne représentent souvent qu’une partie sociale, culturelle et idéologique du pays. Ils confondent la visibilité médiatique avec la légitimité populaire, leur rassemblement avec la volonté générale et leur peur de perdre une influence avec la disparition de la démocratie.

intelligence individuelle devienne une culture collective.

À propos de l’auteur

Rony Akrich est essayiste, conférencier, fondateur de l’Université populaire gratuite de Jérusalem et d’Ashdod, et enseigne l’historiosophie biblique. Son travail explore les relations entre la pensée biblique, la philosophie, l’histoire, l’éthique et la société contemporaine. À travers ses écrits et son enseignement, il cherche à créer un dialogue entre les sources du judaïsme et la pensée universelle, dans un esprit de recherche, d’approfondissement, de transmission du savoir et de responsabilité.

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