Jamais la chute du régime des ayatollahs n’a constitué l’idéal suprême de Trump. Ce qui l’anime n’est ni une vision historique ni une volonté de libération. Ce qui l’anime, c’est le calcul : calcul électoral, énergétique, médiatique, narcissique. Il pense en prix du baril, en courbes de popularité, en effets d’annonce, en slogans capables de traverser les écrans américains à mesure que s’approchent les échéances électorales. Il ne regarde pas l’Iran comme un peuple à libérer, ni même comme une tyrannie à déraciner. Il y voit un dossier à gérer, une séquence à maîtriser, une image à exploiter.
Trump est un fanfaron. Il parle comme si la guerre était déjà gagnée, comme si l’Iran n’était plus qu’un décor de ruines offert à la rhétorique de sa victoire. Mais derrière cette mise en scène, le régime des ayatollahs tient encore. Il encaisse, il réprime, il attend. La destruction proclamée à grand fracas pourrait bien n’être qu’un écran de fumée destiné à rassurer l’opinion publique américaine, flatter l’ego présidentiel et offrir à Israël l’illusion d’un tournant décisif. Or rien n’est décisif tant que le régime conserve son appareil de pouvoir, ses instruments de répression, sa capacité de nuisance et son noyau idéologique.
Trump peut encore rechercher un accord de façade, emballé comme une victoire historique, non pour transformer réellement le Moyen-Orient, mais pour se contempler lui-même dans le miroir du triomphe. Car le combat contre le régime des ayatollahs n’apparaît pas chez lui comme un idéal majeur. Sa logique reste dictée par les intérêts intérieurs, la peur d’une hausse des prix de l’énergie, et le calcul tendu des élections de mi-mandat. Chez lui, la guerre n’est jamais tout à fait une destinée historique ; elle demeure un instrument médiatique, un levier de négociation, une scène où la question n’est pas de changer le réel, mais de contrôler le récit.
Il faut donc dire les choses sans trembler : l’essentiel du travail, le travail véritable, difficile, dangereux et patient, a été accompli par Israël. Le renseignement israélien, la préparation israélienne, la précision israélienne, la persévérance israélienne, le courage israélien. Et plus que tout, cette aviation, ces pilotes, cette maîtrise opérationnelle que tant d’armées observent avec une admiration silencieuse. Là où d’autres parlent, Israël agit. Là où d’autres mettent en scène la puissance, Israël en paie le prix. Là où d’autres fabriquent des narrations, Israël se tient face au réel.
Israël n’a pas seulement parlé, il a agi. Il n’a pas seulement proclamé, il a assumé. Il n’a pas seulement montré sa force, il en a payé le prix. C’est lui qui a porté l’effort de renseignement, la préparation stratégique, l’infiltration opérationnelle, l’engagement de l’armée de l’air ; ce sont ses pilotes qui, par leur maîtrise, leur courage et leur précision, ont imposé au monde un niveau d’excellence militaire que de nombreuses puissances regardent avec estime.
Mais cette supériorité tactique et opérationnelle, aussi impressionnante soit-elle, ne suffit pas à dissiper la question fondamentale : quel est le but de cette guerre ? Car si le but n’est pas la défaite réelle du régime des ayatollahs, s’il n’est pas la libération du peuple iranien, s’il n’est pas d’arracher enfin l’Iran à cette théocratie prédatrice, de quoi parlons-nous ? D’une démonstration ? D’un avertissement ? D’une chorégraphie stratégique destinée à impressionner les marchés, à rassurer les chancelleries, à flatter l’opinion ? On détruit, on frappe, on proclame, on menace, on exhibe des cartes, on multiplie les discours martiaux — et pendant ce temps, le régime est toujours là. Il encaisse, il ment, il réprime, il attend.
Il ne faut jamais oublier l’essentiel, ce que les discours des puissants recouvrent trop souvent d’un nuage de considérations stratégiques. Des millions d’hommes, de femmes, de jeunes, d’étudiants, de jeunes filles, attendent leur délivrance de ce régime théocratique. Voilà quarante-sept ans que le peuple iranien paie dans sa chair le prix de cette tyrannie. Il a sacrifié des dizaines de milliers de ses fils et de ses filles dans l’espoir de reconquérir sa liberté et de mettre fin au pouvoir des ayatollahs. Derrière le langage stratégique, derrière les calculs géopolitiques, derrière les mises en scène de la victoire, demeure cette vérité première : un immense peuple attend qu’on cesse de traiter sa tragédie comme un simple dossier diplomatique.
Dès lors, la question de la finalité n’a rien d’abstrait. Elle n’est pas seulement militaire. Elle est morale, historique, humaine. Car si cette guerre n’a pas à son horizon la chute effective du régime, si sa finalité n’est pas la libération d’un peuple captif, alors elle risque de n’être qu’un épisode de plus dans la longue série des conflits inachevés, des pressions sans issue, des démonstrations de force sans conséquence décisive. Un régime totalitaire ne tombe pas parce qu’il a été humilié dans les médias. Il ne s’effondre pas parce qu’un président américain a gonflé la poitrine devant les caméras. Il disparaît lorsqu’une volonté politique entière décide qu’il doit tomber, et qu’elle est prête à en assumer les conséquences.
Or c’est précisément cette volonté qui manque ici. Partout se sentent la limite, la retenue, l’hésitation, le refus d’aller jusqu’au bout de la logique proclamée. On veut la pression sans l’issue. L’affaiblissement sans la chute. Le spectacle de la guerre sans le prix politique de la victoire. On voudrait nous faire croire qu’un régime fanatique peut être contenu indéfiniment, taillé par fragments, puis reconduit à la table d’un compromis permettant à chacun de sauver la face. Vieille illusion occidentale. Vieille lâcheté stratégique. Vieille croyance selon laquelle on pourrait corriger le mal sans l’arracher.
Et ici Trump incarne quelque chose de plus profond qu’un simple défaut personnel. Il incarne l’époque elle-même : l’époque du bruit sans fidélité, de la pose sans vocation, de la puissance exhibée sans finalité supérieure. Peut-être veut-il pouvoir dire à son peuple qu’il a frappé fort, qu’il a dompté l’Iran, qu’il a protégé les intérêts américains, qu’il a évité l’enlisement, qu’il a restauré la puissance — puis refermer le dossier par un accord qu’il vendra comme une paix historique. Non pour libérer un peuple, non pour rendre justice à l’histoire, non pour extirper un mal politique devenu structurel, mais pour s’admirer encore dans le miroir du spectacle qu’il aura lui-même mis en scène.
Pendant ce temps, c’est Israël qui a porté le poids du réel. C’est Israël qui a pris les risques. C’est Israël qui a montré ce que signifient la lucidité, la préparation, la responsabilité et le courage. Et il se pourrait même que demain on cherche à déposséder Israël jusque de cela, par une réécriture de l’histoire au bénéfice du plus bruyant des acteurs. Mais ce mensonge doit être rejeté. Sans Israël, cette pression n’aurait pas existé. Sans Israël, la vulnérabilité iranienne n’aurait pas été révélée.
Il faut donc choisir. Ou bien cette guerre a un sens historique, et alors elle doit porter ouvertement la question du régime lui-même. Ou bien elle n’est qu’une séquence de communication géopolitique, et alors il faut cesser de la présenter comme une croisade morale. On ne libère pas un peuple avec des slogans. On ne fait pas tomber une tyrannie avec des demi-vérités. On ne détruit pas un pouvoir totalitaire en laissant intact son cœur politique.
L’histoire est moins naïve que les électorats. Elle sait distinguer une victoire d’une représentation. Et il est fort possible que, dans cette affaire, Trump cherche moins à vaincre les ayatollahs qu’à signer un arrangement flatteur lui permettant de proclamer une fois encore qu’il est le sauveur du monde libre. Mais les peuples ne sont pas sauvés par des fanfarons. Ils sont sauvés par ceux qui voient le réel, désignent l’ennemi, vont jusqu’au bout, et ne confondent jamais la gloire du discours avec le sérieux grave de l’histoire.
Rony Akrich, 70 ans, écrivain, essayiste et conférencier en Israël, fondateur en 2018 de l’Université Populaire Gratuite / Café Daat (Jérusalem, Ashdod).
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