Où est le Choulhan Aroukh de la nation? Par Rony Akrich

by Rony Akrich
Où est le Choulhan Aroukh de la nation? Par Rony Akrich

L’exil a appris au Juif à survivre, mais il ne lui a pas toujours appris à vivre. Il lui a appris à protéger sa maison, sa communauté, ses usages, ses frontières intérieures. Il lui a appris à être un individu dans une synagogue, une âme dans une maison d’étude, un fidèle dans une assemblée, mais pas toujours le fils d’un peuple portant sur ses épaules tout le poids de l’histoire. Dans l’exil, la survie fut sanctifiée, et parfois la vie elle-même fut oubliée. La Torah fut préservée, mais sa stature nationale ne fut pas toujours maintenue. La halakha fut conservée, mais elle ne fut pas toujours pensée comme constitution de vie pour un peuple sur sa terre.

Il existe une Torah de l’exil et une Torah du retour. La Torah de l’exil sait garder la flamme dans la nuit, sauver la lettre de l’incendie, dresser une petite table au milieu d’un monde hostile, enseigner à l’homme comment manger, prier, sanctifier son foyer, protéger sa mémoire. Grande fut cette Torah, et nul n’a le droit de la mépriser. Elle porta Israël de génération en génération, entre peur et espérance, entre ruine et ruine. Mais lorsqu’elle oublie la terre, le peuple, le droit, la royauté et la responsabilité publique, elle peut se transformer de protection de la vie en rétrécissement de la vie.

Le retour hébraïque ne vient pas abolir la Torah, mais lui rendre son premier souffle. Non une Torah d’individus dispersés seulement, mais une Torah pour un peuple vivant. Non une Torah du foyer seulement, mais une Torah de la terre. Non une Torah du rite seulement, mais une Torah du droit. Non une Torah de la mémoire seulement, mais une Torah de l’histoire. Non une Torah qui s’enferme dans sa propre crainte, mais une Torah qui sort vers la porte de la cité, vers le camp, vers le tribunal, vers l’armée, vers le pauvre, l’étranger, le juge, le citoyen, le roi et le prophète.

La Torah fut donnée à un peuple, non à une secte fermée. Elle fut donnée au Sinaï devant tout un camp, non dans une chambre privée. Elle fut donnée à une génération marchant vers une terre, non à des âmes cherchant refuge hors de l’histoire. Elle n’est pas un livre de retrait du monde, mais une alliance d’apparition dans le monde. Elle ne cherche pas à sauver l’homme de la vie, mais à sanctifier la vie elle-même.

D’où la question que notre génération n’a plus le droit de repousser : où est la halakha publique ? Où est le Choulhan Aroukh de la nation, du peuple dans son ensemble ? Où est la Torah capable de parler non seulement à l’homme dans sa maison, mais à la nation sur sa terre ? Où est la halakha capable d’affronter les questions de souveraineté, de guerre, de justice, d’économie, d’éducation, d’État, de frontière, de puissance, de fragilité, de responsabilité et de vocation ?

Il ne suffit plus d’un Choulhan Aroukh de l’individu. Il nous faut un Choulhan Aroukh de la nation. Il ne suffit plus d’une halakha enseignant à l’homme comment élever une coupe de kiddouch ; il faut une halakha demandant comment une nation élève sa stature sans perdre son âme. Il ne suffit plus d’une halakha de la cuisine ; il faut une halakha de la justice. Il ne suffit plus d’une halakha de la synagogue ; il faut une halakha de la porte de la cité. Il ne suffit plus d’une halakha de l’individu qui prie ; il faut une halakha du peuple qui porte les armes, le droit, la souveraineté et la responsabilité.

Les prophètes ne sont pas venus enseigner un culte séparé de la vie. Ils sont venus appeler Israël au droit et à la justice, à la vérité et à la bonté, à la responsabilité du roi, au cri du pauvre, à la plainte de la veuve, aux blessures de la société. Ils n’ont pas aboli le Temple, mais ils n’ont jamais permis au Temple de devenir un refuge pour le mensonge. Ils n’ont pas méprisé le service divin, mais ils ont crié lorsque ce service devenait un voile posé sur l’injustice, l’indifférence, l’orgueil et la fuite.

Ainsi, toute Torah qui n’entend pas la voix des prophètes, toute Torah qui ne tremble pas devant l’injustice publique, toute Torah qui ne demande pas qui porte le fardeau et qui s’en protège, toute Torah qui ne voit pas le visage du soldat, du pauvre, du travailleur, de la mère inquiète, de l’orphelin et de la veuve, n’est pas une Torah entière. Elle est peut-être une Torah de lettres, mais pas encore une Torah de vie. Elle conserve peut-être le corps de la halakha, mais ne porte pas nécessairement l’âme de l’alliance.

Le grand danger est là : transformer la Torah, source de vie, en système d’abri ; transformer la sainteté en culte de l’enfermement ; transformer le rabbin en petit roi, la cour en royaume, la communauté en peuple de substitution, la segoula en morale, l’amulette en responsabilité, l’obéissance aveugle en service divin. Ce n’est pas la stature de la Torah. Ce n’est pas l’esprit des prophètes. Ce n’est pas le chemin d’Abraham, de Moïse, d’Isaïe, de Jérémie ou d’Amos.

La Torah du retour ne peut être une Torah de peur. Elle ne peut rester une judaïté d’individus se protégeant du monde. Elle doit devenir l’hébraïsme d’un peuple entrant dans le monde au nom de l’alliance. Elle doit retrouver ses dimensions premières : peuple, terre, langue, droit, royauté, prophétie, travail, armée, responsabilité, sainteté publique et avenir commun.

Ce n’est pas un appel à moins de Torah, mais à davantage de Torah. Non à rapetisser la Torah dans le rite, mais à l’élargir à toute la vie. Non à la séculariser, mais à lui rendre sa grandeur. Non à en faire l’instrument d’un pouvoir sectoriel, mais à la restituer comme constitution divine-hébraïque pour un peuple vivant sur sa terre.

La terre d’Israël n’est pas une adresse résidentielle pour communautés d’exil. Elle est le lieu de l’alliance. Elle n’est pas seulement un refuge, mais une exigence. Celui qui y vit tout en refusant d’en porter la responsabilité, celui qui jouit des fruits de sa souveraineté tout en demeurant intérieurement étranger à son alliance, n’a pas encore achevé sa sortie intérieure d’Égypte.

Le retour hébraïque exige de nous de sortir non seulement des terres des nations, mais de l’exil qui demeure en nous : la peur, la petitesse, l’enfermement, l’idée que la communauté précède le peuple, que la cour précède la nation, que le rabbin précède la responsabilité, que le rite précède la justice.

La Torah fut donnée à un peuple. La terre fut donnée à un peuple. L’alliance fut conclue avec un peuple. Il n’existe donc pas de sainteté hébraïque pleine sans responsabilité publique. Il n’existe pas de halakha entière sans la nation. Il n’existe pas d’étude entière sans participation au destin. Il n’existe pas de service divin entier lorsque le visage du frère est oublié.

Il nous faut aujourd’hui non seulement une maison d’étude plus grande, mais une maison d’étude plus courageuse. Non seulement davantage d’érudits, mais des érudits capables de porter les questions de l’État, de l’armée, du droit, de l’économie, de la société et de l’avenir. Non seulement des observants, mais des gardiens de l’alliance. Non seulement des hommes du rite, mais des hommes de responsabilité. Non seulement des Juifs survivant dans une communauté, mais des Hébreux vivant comme peuple sur leur terre.

Car nous n’avons pas été appelés vers un désert d’individus, mais vers une terre d’alliance. Nous n’avons pas été appelés vers un culte de la peur, mais vers le droit et la justice. Nous n’avons pas été appelés vers une communauté fermée, mais vers un peuple vivant. Nous n’avons pas été appelés vers une survie sanctifiée seulement, mais vers une vie entière devant Dieu.

Rony Akrich, 70 ans, est écrivain, essayiste et conférencier en Israël. Fondateur en 2018 de l’Université Populaire Gratuite / Café Daat, active à Jérusalem et Ashdod, il enseigne l’historiosophie biblique et développe une pensée au croisement de la philosophie, de la critique culturelle et des sources hébraïques.

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