Oui, je soutiens que nous assistons à une dérive préoccupante d’une partie de la jeunesse contemporaine. Non parce que les jeunes seraient, par nature, pires que ceux d’hier, mais parce qu’ils grandissent trop souvent dans un monde qui ne leur transmet plus assez de langage, de culture, de limites, de mémoire et de responsabilité. Cette jeunesse n’est pas seulement violente parce qu’elle serait livrée à la rue, aux bandes, aux réseaux sociaux ou aux pulsions de l’instant. Elle le devient parfois parce que le monde adulte a cessé de lui donner les outils intérieurs qui permettent de transformer la colère en parole, la frustration en effort, l’émotion en pensée, l’énergie en construction.
Je soutiens cette thèse en évitant deux pièges : idéaliser les générations passées et condamner toute la jeunesse en bloc. Il existe encore une jeunesse admirable, travailleuse, inquiète, lucide, généreuse, qui cherche, qui doute, qui veut comprendre, qui refuse parfois le vacarme du monde pour tenter de se construire avec dignité. Mais je ne peux fermer les yeux sur une dérive visible : une partie de cette jeunesse devient plus brutale, plus réactive, plus pauvre en langage, plus dépendante de l’image, plus soumise à l’immédiateté, plus incapable de hiérarchie intellectuelle, morale et culturelle. Je vois des jeunes répondre avant d’avoir écouté, juger avant d’avoir compris, condamner avant d’avoir appris, frapper parfois là où ils ne savent plus parler. Ce qui m’inquiète n’est donc pas seulement la violence des gestes, mais l’appauvrissement intérieur qui les précède.
La première source de cette violence est l’effondrement de la transmission. Une société qui ne transmet plus ne produit pas des êtres libres, mais des êtres flottants. Transmettre, ce n’est pas imposer un passé mort ; c’est donner à l’enfant une langue, une mémoire, une colonne vertébrale, une possibilité de se situer dans le temps. Or beaucoup de jeunes semblent aujourd’hui arriver au monde comme si rien ne les précédait. Ils connaissent des marques, des séries, des slogans, des images, des fragments de discours, mais ignorent trop souvent les grandes œuvres, les grandes douleurs, les grandes exigences et les grandes questions qui ont façonné l’humanité. Ils ont des opinions avant d’avoir des connaissances, des réactions avant d’avoir des raisons.
L’école, elle aussi, a perdu une part de sa majesté. Elle devait être le lieu où l’enfant sortait de son milieu immédiat, de sa famille, de son quartier, de son écran, de son humeur, pour rencontrer plus grand que lui. Elle devait lui apprendre à lire, à écrire, à penser, à comparer, à douter, à admirer. Elle devait lui faire comprendre qu’il n’y a pas de liberté sans discipline de l’esprit. Trop souvent, elle est devenue un lieu de gestion, d’adaptation, de pacification sociale, parfois même de renoncement. On y parle beaucoup de pédagogie, mais pas toujours assez de savoir. On y craint d’exiger, de corriger, de hiérarchiser, comme si toute exigence était déjà une violence. Je pense au contraire que l’absence d’exigence est l’une des violences les plus sournoises que l’on puisse infliger à un enfant.
Nos philosophes viennent ici à la rescousse. Platon savait qu’une cité qui abandonne l’éducation abandonne son âme. Aristote rappelait que la vertu ne naît pas du discours seul, mais de l’habitude, de l’exercice, de la répétition du bien. Rousseau avait compris que l’enfant ne devient pas homme par simple croissance biologique, mais par une éducation patiente et orientée. Kant affirmait que l’homme ne devient homme que par l’éducation, c’est-à-dire par cet arrachement progressif à la sauvagerie première qui permet l’accès à la liberté morale.
Hannah Arendt a formulé l’un des diagnostics les plus terribles de la modernité : lorsque les adultes refusent d’assumer le monde devant les enfants, ils les livrent à un désert. Éduquer, ce n’est pas seulement accompagner ; c’est présenter un monde. C’est dire : voici ce que nous avons reçu, ce que nous avons construit, ce que tu devras peut-être sauver, corriger ou dépasser. Spinoza, lui, nous apprendrait que l’homme livré à ses passions tristes devient esclave de ce qui le traverse. Celui qui ne comprend pas ses affects les subit. Celui qui ne sait pas penser sa colère devient l’instrument de sa colère.
Maïmonide dirait que l’homme ne s’élève que par la connaissance, par la discipline de l’esprit, par l’arrachement à l’ignorance. L’ignorance n’est pas seulement un manque d’information ; elle est une diminution de l’être. Levinas nous rappellerait enfin que l’éducation commence dans le visage de l’autre. La violence surgit lorsque l’autre n’est plus visage, mais obstacle, rival, objet ou cible. Une jeunesse qui n’a pas appris à voir l’autre comme une présence irréductible devient capable de le réduire à une insulte, à une image, parfois à une proie. Là encore, l’inculture n’est pas seulement intellectuelle ; elle devient éthique.
Je vois ensuite la responsabilité immense des écrans. Je ne les diabolise pas naïvement. Ils peuvent instruire, relier, ouvrir au monde. Mais livrés sans mesure, sans accompagnement, sans intériorité préalable, ils fabriquent une conscience fragmentée. Ils habituent l’esprit à l’immédiat, au choc, au réflexe, à la comparaison permanente, à la mise en scène de soi. Ils remplacent la lenteur du livre par la pulsation de l’image, la pensée suivie par une succession de stimulations. Or un esprit qui ne sait plus attendre ne sait plus penser. Un esprit qui ne sait plus lire ne sait plus entrer dans la complexité. Un esprit qui ne sait plus se taire ne sait plus écouter.
La violence naît aussi de la pauvreté du langage. Lorsque les mots manquent, le corps parle. Lorsque la nuance disparaît, l’insulte surgit. Lorsque l’argument devient impossible, l’agression devient une forme primitive d’expression. La culture n’est pas un luxe bourgeois, ni une décoration mondaine. Elle est une école de la distance. Elle apprend à passer par d’autres voix, d’autres siècles, d’autres douleurs, d’autres vérités. Lire un grand texte, c’est apprendre que le monde ne commence pas avec ma colère.
Je vois aussi l’affaiblissement de la famille, non seulement comme structure sociale, mais comme première école de la limite. L’enfant a besoin d’amour, mais aussi de frontières. Il a besoin qu’on lui dise oui, mais également qu’on lui dise non. Une génération à laquelle on n’apprend plus la frustration devient fragile, impatiente, inflammable. Elle confond le refus avec l’humiliation, la contradiction avec l’agression, la règle avec l’oppression. On a voulu libérer l’enfant de toute contrainte, et l’on découvre parfois un être prisonnier de ses pulsions.
Dans la tradition hébraïque, l’éducation n’est jamais un supplément. Elle est le cœur même de la survie d’un peuple. « Tu les enseigneras à tes enfants » n’est pas une formule pieuse, mais une architecture de civilisation. Enseigner, c’est inscrire l’enfant dans une chaîne. C’est lui dire : tu n’es pas le premier homme, tu n’es pas seul au monde, tu hérites d’une parole, d’une loi, d’une mémoire, d’une responsabilité.
Je ne crois donc pas que la jeunesse soit seule coupable. Elle est aussi le miroir brutal de notre abdication. Elle nous renvoie notre fatigue d’adultes, notre peur d’éduquer, notre lâcheté devant l’exigence, notre fascination pour la technique, notre mépris de la culture, notre incapacité à offrir un récit commun. Nous avons remplacé la transmission par l’animation, la lecture par le flux, l’autorité par la négociation permanente, la responsabilité par l’explication infinie.
La jeunesse violente et inculte n’est pas une fatalité. Elle est le résultat d’un abandon, et ce qui résulte d’un abandon peut encore être réparé par une reprise en main courageuse. Cette réparation exigera une révolution de la transmission. Il faudra redonner à l’école le courage du savoir, à la famille le courage de la limite, à la culture le courage de la grandeur, à la société le courage du jugement, et à la jeunesse le courage de devenir autre chose qu’un simple miroir de notre démission.
Quelques mots sur l’auteur
Rony Akrich, 70 ans, est écrivain, essayiste et conférencier en Israël. Fondateur en 2018 de l’Université Populaire Gratuite / Café Daat, active à Jérusalem et à Ashdod, il consacre son travail à la transmission de la pensée hébraïque, de la philosophie de l’histoire biblique et de la culture générale auprès du public israélien.
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