Paracha Emor – la sainteté comme discipline nationale. Par Rony Akrich

by Rony Akrich
Paracha Emor – la sainteté comme discipline nationale. Par Rony Akrich

La paracha Emor n’est pas seulement une page de lois sacerdotales, de sacrifices, de fêtes, de pureté et d’impureté. Elle est, en profondeur, une méditation sur la construction d’un peuple. Non pas un peuple sentimental, folklorique, nostalgique, prisonnier des chants de son enfance ou des rites de sa synagogue, mais un peuple capable de porter la sainteté dans l’histoire, de faire descendre l’idéal dans les institutions, le calendrier, la parole, l’État, la justice et la responsabilité collective.

Car telle est, à mes yeux, la grande question hébraïque : que vaut une Torah qui resterait enfermée dans le sanctuaire, si elle ne façonne pas l’homme, la société, la souveraineté et le temps ? Que vaut une sainteté qui ne serait qu’une émotion religieuse, un parfum de piété, une consolation privée, si elle ne devient pas une manière d’habiter l’histoire les yeux ouverts, le cœur ferme et l’esprit responsable ?

La paracha commence par les prêtres. Mais il ne faut pas se tromper : le prêtre n’est pas ici l’homme d’un privilège. Il est l’homme d’une exigence. Plus il approche du lieu de sainteté, plus il est tenu de répondre de lui-même. La Torah ne donne jamais une fonction pour flatter l’ego. Elle donne une fonction pour accroître la responsabilité. Là où le monde moderne confond souvent statut et pouvoir, la Torah enseigne que tout statut véritable est d’abord une charge.

Aristote avait compris que la vertu n’est pas un discours, mais une habitude. On ne devient pas juste en parlant de justice, mais en accomplissant des actes justes jusqu’à ce qu’ils façonnent l’âme. De même, Israël ne devient pas saint parce qu’il proclame sa sainteté. Il le devient lorsque sa vie nationale s’organise autour d’une discipline : dire vrai, sanctifier le temps, former la mémoire, poser des limites, porter la justice, refuser la confusion entre le sacré et le profane.

C’est ici que la paracha Emor se fait sévère. Elle refuse la facilité d’une identité seulement déclarative. Elle refuse le judaïsme de décoration, le judaïsme de folklore, le judaïsme de synagogue lorsqu’il se coupe du destin historique d’Israël. Elle rappelle que l’hébraïsme n’est pas une religion privée, mais une civilisation de l’alliance. Il ne s’agit pas seulement de prier, mais de bâtir. Il ne s’agit pas seulement de se souvenir, mais d’assumer. Il ne s’agit pas seulement de célébrer, mais de transformer la célébration en conscience.

Kant parlait du devoir comme de ce qui arrache l’homme à l’arbitraire de ses penchants. Emor ajoute que le devoir n’est pas seulement individuel. Il est aussi national. Un peuple peut, lui aussi, vivre dans l’immédiateté, l’intérêt, la peur, l’émotion collective ou la propagande de lui-même. Mais Israël est convoqué à autre chose. Il doit demander sans cesse si sa politique, sa justice, son armée, son langage public, son éducation, sa relation au faible et sa fidélité à son histoire sont dignes du Nom qu’il porte.

C’est pourquoi le verset « Vous ne profanerez pas Mon saint Nom, et Je serai sanctifié au milieu des enfants d’Israël » est l’un des sommets de la paracha. La profanation du Nom n’est pas seulement une faute rituelle. Elle est la trahison du lien entre la parole et la vie. Elle surgit lorsque l’on parle de Torah mais que l’on vit dans la petitesse, lorsque l’on invoque la sainteté mais que l’on fuit l’histoire, lorsque l’on célèbre la mémoire mais que l’on refuse la responsabilité qu’elle impose.

Levinas nous rappelle que l’éthique commence dans le visage de l’autre. Une sainteté qui oublierait l’homme deviendrait idole. Mais je voudrais ajouter, dans une perspective plus hébraïque encore, qu’une sainteté qui oublierait le peuple, la terre, l’histoire et la souveraineté deviendrait abstraction. Le judaïsme de l’exil a parfois appris à survivre dans la piété du retrait. L’hébraïsme biblique, lui, demande d’entrer dans le réel. Il demande de porter la Torah dans la cité, dans la guerre et la paix, dans le droit, dans l’économie, dans l’école, dans la parole publique.

Les fêtes de la paracha Emor ne sont donc pas de simples moments religieux. Elles sont les stations éducatives d’un peuple. Pessa’h n’est pas seulement le souvenir attendri de la sortie d’Égypte ; c’est l’école permanente de la liberté. Chavouot n’est pas seulement la fête du don de la Torah ; c’est l’affirmation qu’une liberté sans loi devient vide, parfois même destructrice. Souccot n’est pas seulement la mémoire des cabanes du désert ; c’est l’apprentissage national de l’humilité, de la fragilité et de la confiance.

Abraham Joshua Heschel disait que le judaïsme bâtit des sanctuaires dans le temps. Cette intuition est essentielle. Israël ne se construit pas seulement par des monuments, des frontières ou des institutions. Il se construit par un calendrier qui parle, qui éduque, qui oblige. Le temps n’est pas neutre. Il peut être consommé, gaspillé, mécanisé, vidé. Ou bien il peut être sanctifié. Bergson distinguait le temps mesuré du temps vécu ; la Torah, elle, exige le temps signifiant, le temps porteur de mémoire et de vocation.

La Sefirat HaOmer est, dans ce cadre, l’un des gestes les plus profonds de la pédagogie biblique. On ne passe pas de l’esclavage à la Torah par miracle psychologique. On compte. Jour après jour. On apprend que la liberté n’est pas un cri, mais une construction. Sortir d’Égypte est un événement ; devenir libre est un travail. Là réside peut-être l’une des leçons les plus nécessaires à notre époque israélienne : la souveraineté ne se réduit pas à posséder un État. Elle exige une discipline intérieure, une maturité morale, une capacité à ne pas confondre puissance et vocation.

Rosenzweig voyait dans la Révélation non pas une idée, mais un appel à la vie. C’est exactement le mouvement d’Emor : la sainteté descend vers le calendrier, vers le corps, vers la communauté, vers l’histoire. Elle ne reste pas suspendue dans le ciel de la théologie. Elle devient forme de vie. Juda Halévi, dans le Kouzari, avait déjà pressenti que la vérité d’Israël n’est pas une abstraction universelle flottant au-dessus des peuples, mais une réalité incarnée dans un peuple, une langue, une terre, une mémoire, un destin.

C’est pourquoi je reviens toujours à cette distinction qui m’est chère : le judaïsme peut devenir une religion d’exil ; l’hébraïsme est une responsabilité d’histoire. Manitou l’a exprimé avec une force rare : le retour à Israël n’est pas seulement un refuge pour Juifs persécutés ; il est le retour de l’Hébreu sur la scène du monde. Il ne s’agit plus seulement de conserver la mémoire, mais d’assumer la prophétie dans la réalité nationale. La Torah n’a pas été donnée pour produire des communautés pieuses en marge de l’histoire, mais pour former un peuple capable de sanctifier l’histoire.

Maïmonide, de son côté, nous protège contre la dérive inverse : celle d’une sainteté transformée en superstition, en magie, en émotion sans intelligence. La sainteté a besoin de connaissance, de mesure, de loi, d’ordre. Le Maharal nous rappelle qu’elle exige aussi des distinctions : sacré et profane, pur et impur, fête et jour ordinaire. Le monde moderne rêve parfois d’abolir toutes les différences au nom d’une égalité sans profondeur. Mais un monde sans distinction devient plat. Or la sainteté n’humilie pas le réel ; elle lui rend ses hauteurs.

Ainsi, Emor nous oblige à sortir d’une conception rétrécie de la religion. La synagogue est nécessaire, mais elle ne peut pas emprisonner la Torah. Si la sainteté ne rejoint pas l’école, la justice, l’armée, le parlement, la langue publique, la mémoire nationale et la responsabilité politique, elle demeure amputée. Une Torah qui ne parle pas à la souveraineté risque de devenir un patrimoine. Une souveraineté qui ne se laisse pas juger par la Torah risque de devenir une puissance vide.

Quatre verbes résument alors cette paracha : dire, se souvenir, compter, sanctifier. Dire, parce qu’un peuple se construit par une parole qui ne ment pas. Se souvenir, parce qu’un peuple sans mémoire n’est qu’une population. Compter, parce que la liberté exige une maturation. Sanctifier, parce que la vocation d’Israël n’est pas de fuir le monde, mais de l’élever.

Le danger est toujours le même : que la parole trahisse la vie. Que l’on parle de Torah sans responsabilité, de sainteté sans courage, de mémoire sans avenir, de souveraineté sans âme. Emor nous interdit cette trahison. Elle nous rappelle qu’Israël n’est pas le vestige d’un passé glorieux, mais le porteur d’un avenir exigeant.

Être Israël, ce n’est donc pas seulement croire, célébrer ou survivre. C’est bâtir une civilisation où la sainteté devient forme du temps, exigence de justice, discipline de la liberté et responsabilité de l’histoire.

Rony Akrich, 70 ans, est écrivain, essayiste, penseur et conférencier en Israël. Il est le fondateur de l’Université Populaire Gratuite – Café Daat, active à Jérusalem et à Ashdod depuis 2018.

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