Il y a des drames qui ne sont pas seulement des faits divers. Ils sont des révélateurs. Ils déchirent le voile de la normalité et nous obligent à regarder ce que nous préférerions ne pas voir : une part malade de notre société, un noyau minoritaire certes, mais déjà livré à la violence, à l’impunité, au mépris de toute limite, de toute loi, de toute vie humaine.
Ce qui s’est passé à Petah Tikva n’est pas une simple rixe. Il faut dire son nom : Yemanu Binyamin Zelka, que sa mémoire soit bénie. Ce jeune homme travaillait pour gagner sa vie. Il ne cherchait pas l’affrontement. Il ne provoquait personne. Il appartenait à cette Israël silencieuse, laborieuse, décente, qui ne demande rien d’autre que de vivre, servir, construire, nourrir les siens, tenir debout. Et c’est précisément cela qui rend ce crime insupportable : la décence a été frappée par la sauvagerie.
Lorsqu’une bande attend un homme, l’entoure, le frappe, le poignarde jusqu’à ce que mort s’ensuive, nous ne sommes plus dans “l’erreur de jeunesse”, ni dans la bêtise adolescente, ni dans l’accident tragique. Nous sommes devant une conduite criminelle, devant une barbarie de proximité, devant une faillite intérieure où l’autre n’est plus perçu comme un visage, une âme, un être humain, mais comme un obstacle à humilier, à casser, à supprimer.
Oui, Israël demeure un pays d’héroïsme. Nous voyons chaque jour des soldats, des réservistes, des médecins, des enseignants, des bénévoles, des familles entières porter sur leurs épaules une part du destin national. Cette Israël-là est admirable. Elle constitue un miracle moral. Mais cette grandeur ne doit pas nous rendre aveugles.
À côté de cette Israël magnifique existe une autre réalité : une jeunesse marginale mais crapuleuse, vulgaire, violente, déstructurée, qui transforme l’espace public en territoire de menace, la parole en insulte, le désaccord en agression, la rue en jungle. Ce n’est pas toute la jeunesse, évidemment. Le prétendre serait injuste, faux et indigne. Mais cette minorité existe. Elle contamine certains quartiers, impose sa peur, son langage, son bruit, son mépris. Elle devient une métastase sociale.
Il ne s’agit pas ici de sociologie molle. Il ne s’agit pas de chercher indéfiniment des excuses dans “le contexte”, “le quartier”, “la frustration”, “l’environnement”. Tout cela peut exister. Mais aucune explication ne doit devenir absolution. Une société qui excuse trop longtemps la violence finit par abandonner les innocents. Une société qui comprend tout sans punir clairement ne comprend plus rien à la justice.
La réponse doit être claire. Les mineurs violents ne peuvent plus être traités comme de simples enfants égarés lorsqu’ils agissent avec cruauté, mépris de la vie humaine et sentiment d’impunité. Lorsqu’un adolescent est assez conscient pour attendre, encercler, frapper, poignarder, fuir ou se taire, il est assez conscient pour répondre devant la loi.
Mais la punition seule ne suffit pas. La prison seule ne suffit pas. Elle enferme parfois sans transformer, isole sans reconstruire, punit sans redresser. C’est pourquoi il faut créer de véritables maisons de rééducation sous discipline obligatoire.
Non pas des prisons maquillées. Non pas des centres d’enfermement pour adolescents perdus. Non pas des lieux où la société enferme ses échecs pour les oublier. Il s’agit d’une structure tout autre : une maison éducative fermée, dure, exigeante, formatrice, dont la mission sera d’arracher le jeune violent à la tyrannie de sa bande, au langage de la rue, au culte de la force, au mépris du faible et à l’ignorance arrogante de la loi.
Une rééducation sans discipline n’est qu’un slogan vide. Une discipline sans éducation n’est qu’une punition aveugle. Il faut donc une institution où le régime disciplinaire, l’emploi du temps strict, le travail, l’étude, la responsabilité et l’obéissance à la loi deviennent les instruments d’une reconstruction intérieure.
Celui qui a perdu ses limites ne reviendra pas à la société par de simples conversations polies. Il devra réapprendre qu’il y a une heure pour se lever, une heure pour travailler, une heure pour étudier, une heure pour se taire, une heure pour écouter, une heure pour demander pardon, une heure pour réparer, une heure pour payer le prix de ses actes. Celui qui a transformé sa liberté en licence devra réapprendre la liberté par la discipline.
Redresser ne signifie pas seulement punir. Redresser signifie replacer l’axe intérieur de l’homme. Cela veut dire briser non pas la personne, mais la vision tordue qu’elle s’est construite d’elle-même, des autres et du monde. Briser la fascination de la violence, l’orgueil de l’impunité, l’illusion criminelle selon laquelle exister, ce serait intimider, humilier, frapper, dominer.
Dans ces maisons éducatives, il ne devra plus y avoir d’anarchie du langage, du corps et du comportement. Pas d’insulte comme mode de vie. Pas de menace comme monnaie sociale. Pas de violence comme statut. Pas de mépris des éducateurs. Pas de fuite devant la responsabilité. Pas de jeu avec la loi. Tout écart devra recevoir une réponse claire, immédiate, mesurée et juste.
Ces structures devront être longues, difficiles, strictes, sans compromis. On y entrera parce qu’une limite grave aura été franchie. On n’en sortira pas parce qu’un calendrier administratif l’aura décidé, mais parce qu’un changement véritable sera devenu visible, vérifiable, éprouvé. Tant que le jeune n’aura pas réappris la loi, le respect, l’effort, la responsabilité, le travail, la parole juste et la maîtrise de soi, il n’aura aucune raison de retrouver la rue qu’il a souillée par sa violence.
La société doit cesser de confondre humanité et faiblesse. Une maison de rééducation digne de ce nom est humaine précisément parce qu’elle est exigeante. Elle ne promet pas l’excuse ; elle impose la reconstruction. Elle ne caresse pas la délinquance ; elle oblige le délinquant à se regarder en face. Elle ne remplace pas la justice par la psychologie ; elle met la psychologie, l’éducation, la discipline et le travail au service de la justice.
Il faudra y apprendre à se lever tôt, à travailler de ses mains, à étudier les lois du pays, à connaître l’histoire d’Israël, à servir les autres, à réparer ce qui peut l’être, à entendre la voix des victimes, à comprendre la gravité du mal commis. Il faudra rééduquer le langage, le corps et l’âme civique, car aucun peuple ne survit lorsque la rue appartient aux plus brutaux.
Il faut aussi parler des parents. Non pour accuser indistinctement toutes les familles, mais pour refuser l’hypocrisie. Des adolescents ne deviennent pas soudainement des prédateurs sans qu’un long effondrement ait précédé : effondrement de l’autorité, du langage, de la honte, de la transmission. Lorsqu’un enfant n’a jamais appris qu’il existe des limites sacrées, la société finit par les lui enseigner devant un juge — trop tard, beaucoup trop tard.
Et s’ils ne changent pas ? Alors qu’ils y restent. Non par vengeance, non par cruauté, mais par fidélité envers les innocents. La première responsabilité d’une société est de protéger les vivants, les travailleurs, les familles, les passants, les enfants, les personnes âgées, tous ceux qui demandent simplement à vivre sans craindre la meute.
La maison de rééducation sous discipline obligatoire doit devenir un pacte clair : tu as détruit l’ordre commun, tu ne reviendras dans le monde commun que lorsque tu auras prouvé que tu peux y vivre sans le menacer.
Israël ne peut pas être seulement une puissance militaire, technologique et économique. Israël doit redevenir une puissance morale intérieure. Un pays capable de produire des héros au front ne peut accepter de produire des brutes dans ses rues.
Yemanu Binyamin Zelka, que sa mémoire soit bénie, travaillait. Il a demandé le respect d’un lieu, de clients, d’un minimum d’ordre. Pour cela, il a perdu la vie. Que cela puisse se produire en Israël devrait nous couvrir de honte. Mais la honte n’a de valeur que si elle devient exigence : rendre à la loi sa force, à l’éducation sa dureté nécessaire, aux parents leur responsabilité, à la rue sa sécurité, et aux honnêtes gens leur droit de vivre sans trembler.
Quelques mots sur l’auteur
Rony Akrich, 70 ans, est écrivain, essayiste et conférencier en Israël. Fondateur en 2018 de l’Université Populaire Gratuite / Café Daat, active à Jérusalem et à Ashdod, il œuvre à rendre accessibles la philosophie, la pensée hébraïque et la culture générale à un large public.
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