Israël, l’Amérique, la guerre et la solitude des nations. Par Rony Akrich

by Rony Akrich
Israël, l’Amérique, la guerre et la solitude des nations. Par Rony Akrich

Israël doit cesser de se raconter des consolations. Il doit regarder le réel en face, sans haine, sans panique, mais sans mensonge. Depuis le 7 octobre 2023, une vérité s’est imposée avec une violence terrible : notre puissance militaire est immense, mais elle ne suffit pas encore à produire une sécurité durable. Elle frappe, elle détruit, elle neutralise, elle repousse, elle empêche parfois le pire. Mais elle n’a pas encore résolu l’essentiel : l’environnement stratégique total dans lequel Israël demeure enfermé.

Gaza reste une plaie ouverte. Le Hamas, bien qu’affaibli, continue d’exister comme organisation, comme idéologie, comme appareil de terreur, comme structure sociale et politique enracinée dans les ruines mêmes qu’il a provoquées. Il a entraîné son peuple dans le désastre, mais il n’a pas disparu. Il survit dans la peur, dans les tunnels, dans les clans, dans la misère qu’il instrumentalise, dans la haine qu’il transmet. La solution militaire était nécessaire. Elle ne pouvait pas ne pas venir. Mais elle n’a pas encore prouvé qu’elle pouvait, seule, produire une victoire historique.

Au nord, le Hezbollah demeure un problème épique, non moindre que le Hamas, et peut-être plus redoutable encore par certains aspects. Le Hezbollah n’est pas seulement une milice libanaise. Il est une armée idéologique, confessionnelle et régionale, adossée à l’Iran, enracinée dans un État libanais qu’il dévore de l’intérieur. Il possède des missiles, des drones, des combattants aguerris, une profondeur stratégique, une capacité de saturation et une expérience de la guerre d’usure. Il menace les villes, les villages, les infrastructures, les populations civiles et l’équilibre entier du front intérieur israélien.

Plus loin, mais partout présent, l’Iran demeure le foyer doctrinal, financier, militaire et impérial de cette guerre longue. Son aspiration au nucléaire ne peut pas être traitée comme un simple dossier technique. Ce n’est pas seulement une question d’uranium, de centrifugeuses, d’inspections ou d’accords diplomatiques. C’est une question existentielle. Un régime qui désigne Israël comme anomalie à effacer, qui arme des relais régionaux, qui pense le temps long de la révolution religieuse, ne peut être compris avec les catégories naïves du commerce occidental.

Les Houthis au Yémen, les milices en Irak, les réseaux en Syrie, les groupes armés en Judée-Samarie, les foyers radicalisés dans certaines zones de Jérusalem-Est, de Galilée ou du Néguev, tout cela forme un cercle de feu. Il faut parler avec précision : il ne s’agit pas d’accuser collectivement des populations entières. Des Arabes israéliens, des habitants de Jérusalem-Est, des Bédouins du Néguev, des Arabes de Galilée vivent, travaillent, étudient, espèrent, parfois même cherchent une coexistence réelle. Mais il serait irresponsable de nier que certains réseaux, certaines complicités, certains foyers de radicalisation, certaines zones d’impunité ou de défiance envers l’État existent et fragilisent la souveraineté israélienne.

Voilà le cœur du problème : Israël n’affronte pas seulement des ennemis extérieurs. Il affronte une crise de maîtrise territoriale, sociale, politique et symbolique. Il doit défendre ses frontières, mais aussi réaffirmer son autorité. Il doit vaincre des organisations terroristes, mais aussi empêcher leur reconstitution permanente. Il doit frapper fort, mais penser loin. Il doit être puissant, mais non aveugle. Il doit être juste, mais non naïf.

Dans cette situation, l’alliance américaine demeure essentielle. Il serait absurde de la mépriser. Les États-Unis ont apporté à Israël un soutien militaire, diplomatique, technologique et stratégique considérable. Mais il serait suicidaire de transformer cette alliance en providence. Les États n’ont pas d’amis éternels ; ils ont des intérêts. Lord Palmerston l’avait formulé avec une froideur définitive. L’Amérique aide Israël tant que cette aide sert aussi l’intérêt américain. Elle protège Israël tant que cette protection s’inscrit dans son propre calcul de puissance.

Donald Trump, à cet égard, est moins une exception qu’un révélateur. Beaucoup ont voulu voir en lui le plus grand ami d’Israël. Peut-être certains de ses gestes furent-ils favorables. Mais Trump n’est pas un prophète de Sion. Il est un négociateur, un marchand politique, un homme pour qui le monde ressemble à une table de transaction. Il calcule, il marchande, il cherche le rendement maximal. Même lorsqu’il parle d’amitié, il pense rapport de force, image, avantage, bénéfice personnel ou national.

Or Israël ne peut pas confier son destin à la psychologie d’un président américain, aux humeurs d’un Congrès, aux sondages d’une opinion étrangère, aux intérêts changeants d’un empire démocratique fatigué. L’histoire américaine depuis 1945 devrait nous instruire : Corée, Vietnam, Irak, Afghanistan. Les États-Unis peuvent s’engager massivement, puis se lasser. Ils peuvent promettre, puis se retirer. Ils peuvent intervenir, puis abandonner le théâtre lorsqu’il devient politiquement coûteux.

Israël, lui, ne peut pas se retirer du Moyen-Orient. Il ne peut pas déplacer son peuple ailleurs. Il ne peut pas déléguer son droit de vivre. Il ne peut pas remettre sa sécurité entre les mains d’une puissance amie, même sincèrement utile, car une puissance amie reste d’abord fidèle à elle-même.

Cette lucidité n’est pas une humeur passagère. Elle appartient à la grande tradition de la pensée politique. Thucydide nous avait déjà enseigné que les rapports entre les cités ne sont pas gouvernés par les bons sentiments, mais par la puissance, la peur, l’intérêt et la nécessité. Machiavel nous rappelle qu’un État qui refuse de voir le réel tel qu’il est se condamne à devenir la victime de ceux qui le voient sans trembler. Clausewitz nous oblige à poser la question décisive : quelle politique poursuit notre guerre ? Car une guerre sans horizon politique, même victorieuse tactiquement, risque de devenir une répétition sans délivrance.

Raymond Aron, dans sa prudence tragique, savait que l’histoire n’est jamais pure morale ni pure force, mais tension permanente entre puissance, raison, risque et responsabilité. De Gaulle, enfin, nous enseigne qu’une nation peut avoir des alliés sans renoncer à sa liberté, recevoir une aide sans devenir dépendante, appartenir à un camp sans se laisser administrer par lui. Il n’était pas anti-américain ; il était français. Il savait qu’une nation véritable ne confond jamais alliance et tutelle, coopération et obéissance, amitié stratégique et abdication.

Pour Israël, cette leçon est encore plus profonde, car elle n’est pas seulement politique. Elle est spirituelle. Manitou, Rav Yehouda Léon Ashkenazi, aurait peut-être vu dans cette crise le passage douloureux du Juif d’exil, habitué à chercher protection auprès des nations, à l’Hébreu souverain, revenu sur sa terre pour assumer la responsabilité de l’histoire. Israël ne peut donc pas seulement demander qui nous aidera. Il doit se demander qui nous sommes lorsque personne ne peut décider à notre place.

L’erreur serait donc double. La première serait de croire que l’Amérique nous sauvera toujours. La seconde serait de croire que la seule force militaire nous suffira. Israël a besoin d’alliances, mais aussi d’indépendance. Il a besoin d’armes, mais aussi d’une pensée politique. Il a besoin de vaincre ses ennemis, mais aussi de dire ce qu’il veut faire de Gaza, de la Judée-Samarie, de ses frontières, de ses minorités, de son identité nationale, de sa justice intérieure et de son avenir.

Une guerre sans horizon devient une répétition. Une victoire sans projet devient une fatigue. Une puissance sans pensée finit par s’épuiser dans sa propre nécessité. Israël ne peut pas vivre éternellement de crise en crise, de front en front, de riposte en riposte, de cessez-le-feu provisoire en guerre différée. Il doit redevenir l’auteur de son destin.

De Thucydide à Aron, de Machiavel à Clausewitz, de De Gaulle à Manitou, une même leçon s’impose : un peuple qui ne pense pas lui-même sa guerre, ses alliances, sa souveraineté et son destin finit toujours par vivre sous la pensée des autres. Israël ne peut pas être seulement l’objet stratégique de Washington, le problème moral de l’Europe, l’obsession meurtrière de Téhéran, l’ennemi mythologique des islamistes, et oublier d’être le sujet vivant de sa propre histoire.

La souveraineté n’est pas un slogan. Elle est une discipline. Elle exige une armée forte, mais aussi un État présent. Elle exige des alliances, mais non une dépendance servile. Elle exige de la fermeté, mais non de la brutalité. Elle exige de la justice, mais non de la faiblesse. Elle exige la lucidité tragique d’un peuple qui sait que personne ne mourra à sa place, que personne ne vivra à sa place, que personne ne portera à sa place le poids terrible de l’histoire juive redevenue puissance politique.

Israël ne doit pas haïr ses alliés. Il doit simplement cesser de les sacraliser. Il ne doit pas mépriser la force. Il doit simplement cesser de croire qu’elle suffit. Il ne doit pas désespérer de lui-même. Il doit simplement se réveiller de ses illusions.

Car Israël n’est pas condamné à disparaître. Mais il est condamné à ne plus se mentir.

Rony Akrich, écrivain, essayiste et conférencier en Israël, est le fondateur de l’Université Populaire Gratuite / Café Daat, à Jérusalem et Ashdod. Il enseigne l’historiosophie biblique et développe une pensée consacrée à la souveraineté, à la responsabilité, à la liberté de l’esprit et aux enjeux moraux et politiques contemporains.

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