Familles du 7 Octobre : du deuil à la responsabilité. Par Rony Akrich

by Rony Akrich
Familles du 7 Octobre : du deuil à la responsabilité. Par Rony Akrich

Il est des moments dans l’histoire d’une nation où le deuil privé cesse d’appartenir aux seules familles frappées par le malheur pour devenir une question collective, morale et politique. Le 7 octobre est de ceux-là.

Derrière les chiffres, les communiqués, les cérémonies et les journées de commémoration, il y a des familles brisées : des parents qui ont perdu leurs enfants, des enfants devenus orphelins, des frères, des sœurs, des conjoints, parfois des familles entières anéanties en quelques heures. Personne n’a le droit de dicter à ces familles la manière dont elles doivent faire leur deuil, le temps qu’il leur faut pour se relever, ni le moment où elles devraient sortir de leur silence.

Et pourtant, parce que leur tragédie personnelle est aussi le produit d’un effondrement national, une question difficile finit nécessairement par surgir : comment transformer cette douleur en une force civique capable d’exiger la vérité, la responsabilité et la réforme ?

Nous savons où sont les morts. Ils reposent dans les cimetières d’Israël, dans la terre des kibboutzim, dans la mémoire des survivants, dans ces chambres restées intactes depuis leur disparition, dans les photographies accrochées aux murs, dans les chaises désormais vides autour des tables familiales. Ils demeurent aussi dans ces instants où leurs proches croient encore entendre une voix familière dans la maison.

Mais une société ne peut pas se contenter de se souvenir.

La mémoire est un devoir ; elle ne remplace pas la compréhension. La commémoration est nécessaire ; elle ne dispense pas de rechercher la vérité. Et lorsque l’hommage rendu aux morts n’est pas accompagné d’un examen rigoureux des raisons pour lesquelles ils n’ont pas été protégés, la mémoire risque de devenir, malgré elle, une manière d’adoucir les questions que l’on ne veut pas affronter.

Le 7 octobre n’a pas été une catastrophe naturelle.

Il ne fut ni un tremblement de terre ni un événement tombé du ciel, sans causes ni responsabilités. Il fut d’abord une attaque méthodiquement préparée et menée par le Hamas, accompagnée d’assassinats, de massacres et d’enlèvements. Mais du point de vue de l’État d’Israël, il fut également l’effondrement de systèmes, de doctrines et de certitudes sur lesquels reposait la sécurité du pays.

Il y eut une faillite du renseignement, une faillite militaire, une faillite du commandement et une faillite politique.

La question n’est donc pas uniquement de savoir comment le Hamas a réussi à réaliser son projet meurtrier. Elle est aussi de comprendre comment un État fondé, précisément, sur la promesse de protéger les Juifs et ses citoyens a pu permettre une pénétration de cette ampleur sur son territoire, suivie de massacres, d’enlèvements et de longues heures durant lesquelles des populations entières se sont retrouvées pratiquement livrées à elles-mêmes.

Cette question ne peut pas être évacuée par l’expression commode de « défaillance du système ».

Elle est peut-être exacte, mais elle devient dangereuse lorsqu’elle finit par dissoudre toute responsabilité individuelle.

Car un système ne pense pas. Il ne prend pas de décision. Il ne rejette pas une alerte. Il ne s’accroche pas à une certitude. Ce sont des femmes et des hommes qui le font. Des responsables établissent des priorités, interprètent des renseignements, allouent des forces, acceptent ou refusent des hypothèses. Et lorsque la responsabilité se dilue dans « le système », elle court le risque de disparaître précisément là où elle devrait être clairement établie.

Qui savait ? Qui aurait dû savoir ? Qui a alerté ? Qui n’a pas écouté ? Qui a maintenu une conception stratégique alors que les faits auraient dû conduire à la remettre en cause ? Qui a pris certaines décisions et qui a refusé d’en prendre d’autres ?

Ces questions ne relèvent pas de la vengeance.

Elles constituent les questions élémentaires que doit poser tout État qui se prétend responsable devant ses citoyens.

Une société incapable d’examiner jusqu’au bout son plus grand échec risque non seulement de ne pas en tirer les leçons, mais d’en tirer de mauvaises.

C’est pourquoi la question d’une commission d’enquête indépendante dépasse largement une querelle institutionnelle. Elle concerne le contrat de confiance entre l’État et le citoyen. Si ceux qui dirigeaient le système au moment de son effondrement peuvent également déterminer la manière dont celui-ci sera examiné, définir les limites de l’enquête ou peser sur sa composition, comment demander au public de croire que toute la vérité sera recherchée ?

Une enquête digne de ce nom devrait examiner non seulement les heures qui ont précédé l’attaque et celles qui l’ont suivie, mais également les années qui l’ont préparée : les doctrines politiques et militaires, les évaluations du renseignement, le déploiement des forces, la protection de la frontière, la confiance accordée à la technologie, la manière dont les alertes ont été reçues et surtout cette conviction qui s’était progressivement imposée selon laquelle le Hamas était durablement dissuadé.

Mais enquêter n’est pas une fin en soi.

L’enquête n’est qu’un moyen. La véritable finalité est la réforme.

L’une des principales leçons du 7 octobre devrait être la remise en question profonde de la conception israélienne de la sécurité.

Un État moderne a évidemment besoin de technologie, de renseignements sophistiqués, de caméras, de capteurs, de systèmes d’alerte et de moyens électroniques. Mais lorsque ces instruments commencent à remplacer la présence humaine, la préparation opérationnelle, les effectifs disponibles et la capacité de remettre en question ses propres hypothèses, ils produisent une illusion de sécurité.

La technologie peut avertir ; elle ne peut se substituer à la responsabilité.

Une clôture peut ralentir un ennemi ; elle ne défend pas seule une frontière.

Une évaluation du renseignement peut éclairer une décision ; elle ne doit jamais devenir un dogme.

L’une des grandes faiblesses des organisations n’est d’ailleurs pas toujours le manque d’informations. Elle peut être la confiance excessive accordée à une seule interprétation de ces informations.

Lorsqu’un système cesse de se demander : « Et si nous nous trompions ? », il devient souvent le plus vulnérable à l’endroit même où il se croit le plus solide.

La leçon du 7 octobre ne concerne donc pas seulement la frontière de Gaza.

Elle concerne également le nord d’Israël, le Néguev, la Judée-Samarie et, plus généralement, chaque territoire où l’État doit assurer la protection de sa population. La question n’est pas simplement de savoir combien de soldats sont déployés dans chaque région. Elle est de savoir si tout citoyen israélien peut raisonnablement croire que, lorsqu’il sera menacé, son État sera capable d’arriver à temps, avec les hommes, les moyens et la détermination nécessaires.

Le même impératif de lucidité doit guider le débat sur Gaza.

Israël a des obligations en matière de sécurité, mais il a également des obligations humanitaires. Ces deux dimensions ne sont pas nécessairement contradictoires. Leur articulation exige cependant une politique cohérente, un contrôle sérieux et une connaissance aussi précise que possible de la destination de l’aide introduite dans le territoire.

Si de la nourriture, du carburant et des marchandises entrent à Gaza, Israël doit chercher à savoir qui en bénéficie effectivement, selon quels circuits ils sont distribués et comment empêcher qu’une partie de ces ressources ne renforce le Hamas ou d’autres groupes armés.

Le souci des civils palestiniens n’impose pas la naïveté à l’égard du Hamas. De la même manière, les impératifs de sécurité ne dispensent pas un État démocratique de ses responsabilités morales.

C’est dans ce contexte que les familles du 7 Octobre occupent une place particulière.

Non pas parce que la souffrance leur conférerait une vérité absolue. Non pas parce que le deuil rendrait automatiquement plus lucide. Mais parce qu’elles ont payé dans leur chair le prix ultime de la faillite de l’État.

Elles rappellent que des mots comme « doctrine », « renseignement », « préparation », « dissuasion », « responsabilité » ou « conception stratégique » ne sont pas des abstractions réservées aux états-majors et aux ministères.

Au bout de chacune de ces expressions, il y a des vies humaines.

C’est là que réside leur autorité morale.

Il est relativement facile de contredire un homme politique, de récuser les propos d’un éditorialiste ou d’ignorer une manifestation supplémentaire. Il est autrement plus difficile de répondre à un père qui demande : « Mon fils a été assassiné. Pourquoi l’État n’a-t-il pas été capable de le protéger ? »

Il est difficile de détourner le regard lorsqu’une mère demande qui savait que la frontière était vulnérable.

Il est difficile de répondre à une famille qui dit : « Ne nous donnez pas une nouvelle plaque commémorative. Donnez-nous la vérité. »

Mais cette puissance morale ne pourra devenir une véritable force nationale que si elle parvient à dépasser les divisions partisanes habituelles.

Les familles du 7 Octobre ne constituent évidemment pas un bloc homogène. Il y a parmi elles des femmes et des hommes de droite comme de gauche, des religieux comme des laïques, des soutiens du gouvernement et des adversaires de celui-ci. Certains attribuent l’essentiel de la responsabilité au pouvoir politique ; d’autres aux chefs militaires et aux services de renseignement. D’autres encore ne font plus confiance à aucune institution.

Il n’est ni possible ni souhaitable d’effacer ces divergences.

Il suffit peut-être de reconnaître qu’au-dessus d’elles existe une exigence commune : connaître la vérité.

La vérité sur le 7 octobre ne devrait appartenir ni à la droite ni à la gauche.

La responsabilité n’est pas une idéologie.

L’enquête n’est pas une vengeance.

Et refuser une enquête sérieuse n’est pas une preuve de sens de l’État.

Dans une démocratie, le véritable sens de l’État ne consiste pas à protéger les institutions contre la critique ; il consiste à rendre les institutions suffisamment fortes pour qu’elles puissent répondre de leurs échecs.

Il existe pourtant un autre danger, plus discret : celui du retour à la normale.

La société israélienne possède une extraordinaire capacité à reprendre le cours de son existence après les épreuves. Cette résilience est l’une de ses grandes forces. Mais elle peut également devenir un mécanisme d’oubli.

On finit par s’habituer aux alertes, aux missiles, aux guerres, aux enterrements, aux cérémonies et aux crises politiques. Une société traumatisée apprend nécessairement à continuer de vivre.

Mais continuer de vivre ne doit pas signifier cesser de comprendre.

Il existe des catastrophes que l’on ne devrait jamais déclarer « derrière nous » avant d’en avoir étudié les causes. Le 7 octobre doit rester une question ouverte au cœur de la vie politique, militaire et sociale d’Israël : qu’est-ce qui a échoué ? Qui en porte la responsabilité ? Qu’avons-nous réellement corrigé ? Et qu’avons-nous seulement promis de corriger ?

L’appel adressé aux familles du 7 Octobre n’est donc pas une invitation à rejoindre un parti ni à transformer leur deuil en idéologie.

C’est une invitation à faire de la mémoire une force civique.

À exiger une enquête qui ne dépende pas de la couleur politique du gouvernement.

À réclamer une responsabilité qui ne varie pas selon l’appartenance à un camp.

À demander une réforme qui ne se limite pas au remplacement de quelques responsables, mais qui examine également les mécanismes de pensée, les habitudes institutionnelles et les certitudes qui ont rendu possible un tel échec.

Rien de cela ne ramènera les morts.

C’est peut-être la vérité la plus terrible.

Aucune enquête, aucune démission, aucune réforme ne rendra un enfant à sa mère, un père à ses enfants ou un frère à sa famille.

La responsabilité ne promet aucune consolation.

Elle impose seulement un devoir.

Le devoir d’empêcher une autre famille de se retrouver demain devant une tombe en se demandant pourquoi personne n’a appris.

Le devoir d’empêcher une autre mère de découvrir qu’une alerte donnée à temps n’a pas été entendue.

Le devoir d’empêcher tout un pays de comprendre une nouvelle fois, mais trop tard, que la sécurité dans laquelle il croyait vivre reposait en partie sur une illusion.

Les familles du 7 Octobre n’ont pas besoin de parler d’une seule voix sur tout. Elles n’ont pas davantage besoin de devenir un mouvement politique. Mais si elles parviennent à se retrouver autour de quelques exigences essentielles — la vérité, la responsabilité, une enquête indépendante, une réforme profonde de la doctrine de sécurité et la certitude que les défaillances révélées par le massacre ne seront pas ensevelies sous les cérémonies — elles pourraient devenir l’une des principales autorités morales de la société israélienne.

Non pas parce qu’Israël devrait vivre éternellement dans le 7 octobre.

Mais parce qu’Israël n’a pas le droit d’en sortir sans avoir changé.

Si le pays ne mène pas une véritable enquête, s’il refuse d’établir clairement les responsabilités, s’il ne corrige pas ses faiblesses et se contente une nouvelle fois de la vieille assurance selon laquelle « tout ira bien », alors le 7 octobre ne restera pas seulement une catastrophe du passé.

Il deviendra un avertissement que nous n’aurons pas su entendre, même après qu’il a été écrit dans le sang.

Et c’est peut-être là, finalement, la question essentielle : Israël se souviendra-t-il du 7 octobre uniquement comme d’un jour de deuil, ou aussi comme du jour où s’est imposée de nouveau cette exigence fondamentale adressée à un État juif et souverain : protéger ses citoyens et leur rendre des comptes lorsqu’il échoue à le faire ?

À propos de l’auteur

Rony Akrich est essayiste, conférencier, fondateur de l’Université populaire gratuite de Jérusalem et d’Ashdod, et enseignant en historiosophie biblique. Son travail explore les liens entre pensée biblique, philosophie, histoire, éthique et société contemporaine. À travers ses écrits et ses enseignements, il cherche à faire dialoguer les sources juives avec la pensée universelle, dans une démarche de questionnement, de transmission et de responsabilité.

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