ILEM – MUET, ALIMOUT – VIOLENCE, même racine hébraïque !? par Rony Akrich

by Rony Blog
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Derrière la violence vers autrui qu’y a-t-il ? Il y a l’impatience du désir supportant mal les obstacles. Que vienne s’interposer entre moi et mon désir un obstacle et l’envie me vient de le détruire, l’envie me vient de forcer le passage. La violence sur l’autre contient une impatience parce qu’elle participe du caractère prédateur du désir. Elle est intimement liée à la frustration du désir.

Le plus célèbre des commentateurs bibliques, Rachi de Troyes, préfère, lui, se fonder sur la lecture explicite des versets suivants : « Et l’Eternel parla ainsi à Moïse : Prend la verge, et rassemble la communauté, toi ainsi qu’Aaron ton frère, et dites au rocher, en leur présence, de donner ses eaux. Tu feras couler pour eux de l’eau de ce rocher et tu désaltéreras la communauté et son bétail’. Moïse prit la verge de devant l’Eternel, comme Ille lui avait demandé. Puis Moïse et Aaron réunirent l’assemblée devant· ce rocher et leur dit: ‘Or, écoutez, ô rebelles. Est-ce que de devant ce rocher nous pourrions faire sortir de l’eau pour vous ?Et Moïse leva la main et il frappa le rocher de son bâton par deux fois ; il en sortit de l’eau en abondance et la communauté et ses bêtes en burent. »

Rachi précise que Dieu avait donné l’ordre de parler au rocher et non de le frapper: « Si vous aviez parlé au rocher pour en faire sortir de l’eau, J’aurais été sanctifié aux yeux de toute l’assemblée d’Israël : puisque ce rocher qui ne parle, ni entend et qui n’a pas besoin de subsistance, accomplit la parole de l’Eternel, à plus forte raison devons nous le faire ! (Rachi, XX, 8 et 12).

Et est-ce que le miracle de faire sortir de l’eau par la parole est plus grand que celui d’en extraire du rocher ? En fin de compte, les deux attitudes constituent des miracles. Et pourtant la parole devrait avoir, par définition, plus d’impact que la « force de frappe » de Moïse. Nos philosophes n’ont-ils pas défini l’homme comme un « Haï Medaber », un être vivant et parlant ?

La langue, de par sa nature a beaucoup à nous apprendre. Elle fixe des acquisitions. La pensée individuelle serait condamnée à de perpétuels recommencements, si elle ne pouvait pas fixer ses acquisitions dans des mots. Chacune de nos expériences peut recevoir une forme consistante dans les mots du langage, quand nous avons été capables de la nommer. Le langage joue le rôle essentiel d’une mémoire des idées. La langue permet de fixer les acquisitions de générations antérieures. Tout ce que l’humanité a vécu auparavant se retrouve condensé dans les formules du langage populaire. La pensée individuelle, en déployant les ressources de la langue, recueille la moisson d’une expérience ancienne. La langue nous communique une manière de s’exprimer. Ainsi deux adjectifs différents renvoient à deux expériences différentes. Ce n’est pas la même chose que de dire d’un tableau qu’il est « beau » ou qu’il est « joli ». Les possibilités variées du langage nous invitent à raffiner notre pensée et à aiguillonner notre sensibilité pour donner aux distinctions conceptuelles un contenu intuitif précis.

La langue permet à la pensée de se mesurer, de se contrôler elle-même dans son expression. Trop souvent une opinion qui n’est pas formulée restera vague, à l’état d’idées confuses. Le fait de l’exprimer à autrui oblige la pensée à détailler les idées. Or une pensée qui se précise de cette manière se délivre des fausses évidences, des convictions sommaires. Le fait même d’exprimer met à jour l’obscurité. Nous pouvons donc résumer en disant que la langue permet l’éducation, l’instruction de la pensée et son contrôle. Sans maîtrise de la langue, pas de culture digne de ce nom.

Pour agir profondément sur le cœur de l’homme, il faut donc toujours utiliser la parole. Or il existe une voie spécifique susceptible d’influencer chaque cœur en particulier : parfois il faut savoir parler au cœur des· hommes avec dureté, et parfois avec douceur. Tout dépend toujours de la personne qui parle et qui tente d’exercer son influence sur le cœur de l’autre. Dans tout dialogue, pour parvenir à convaincre, il faut que celui qui s’exprime sache utiliser avec justesse la parole. Ensuite, il est évidemment indispensable que le cœur et l’esprit de celui qui écoute soient pleinement réceptifs. Si, par contre, la parole est dure et le cœur de pierre, les chances de parvenir à un résultat seront bien maigres !

La Parole est l’expression vivante de la conscience qui donne une âme au langage. L’intention de signification qui donne naissance au cours de la Parole n’a pas son origine dans le langage et elle déborde aussi de beaucoup la seule élocution verbale. Je signifie avec la parole, comme je signifie par ma posture, mon regard, avec tout mon corps. Autrui se signifie avec la moindre de ses attitudes corporelles, le moindre de ses regards. Non seulement cela, mais chacun d’entre nous se signifie autant consciemment que nous pouvons aussi nous signifier inconsciemment, l’être humain par sa seule existence s’exprime à la fois dans le champ verbal et non-verbal. L’expression humaine est comme une gestuelle, une danse qui emporte avec elle son sens. « La parole est un véritable geste et elle contient son sens comme le geste contient le sien ».

Si nous communiquons les uns avec les autres, c’est que nos paroles ne sont pas de simples mots. Ce qui est reçu par autrui, ce ne sont pas des mots, c’est une signification dans une totalité que forme le mot et son sens. Mais cette totalité n’est pas seulement celle du signifiant et du signifié, elle a sa provenance originelle dans la totalité de soi donnée à même l’expression. Le mot peut-être répété et enregistré par un magnétophone comme un simple son. Mais le magnétophone ne comprend pas. Il n’appréhende pas la signification, il n’est pas sensible au sens, à la vibration d’une voix, à sa chaleur et à ce qu’exprime une présence à travers les mots. Il faut une intelligence pour constituer le signe et lui donner un sens, il faut une conscience sensible pour appréhender une présence. C’est la présence qui est intelligente et qui se communique dans les mots. 

Pour donner plus d’amplitude à sa colère, Moshe martèle le rocher à deux reprises ! C’est là l’origine de sa faute et la source de sa gravité ayant entraîné sa punition. En tant que chef incontesté du peuple d’Israël, Moïse se doit d’être le modèle même de tous les hauts responsables de ce peuple à travers toutes les générations. Et à ce titre, il aurait dû apprendre à parler avec tendresse, même avec ceux qui ont un cœur dur comme de la pierre.

La relation éducative se situe entre deux êtres humains, dans le passage périlleux vers le stade adulte de l’humanité. Elle s’adresse à ce qu’il y a de meilleur et de plus libre en l’homme. Elle doit être teintée d’idéalisme. Que celui qui entre dans l’éducation sans le moindre idéal, passe son chemin et fasse autre chose : de la finance, du commerce ou je ne sais quoi d’autre, mais par pitié, pas de l’éducation.

Etymologiquement l’éducation se traduit en latin par : educare, « nourrir », dans une seconde acception par educere, « conduire hors de ». Mais pour qu’il ne s’agisse pas simplement d’une reproduction qui vise à inculquer un contenu, il faut encore que cette nourriture permettre à l’être humain de grandir de manière libre et créatrice dans sa dimension spirituelle. il ne s’agit pas de faire de la génération nouvelle l’avorton tardif d’un passé glorieux qu’elle devrait répéter religieusement. C’est la vie qu’il convient de nourrir avec soin pour lui permettre de grandir, comme l’arbre doit être nourri à sa racine qui, de la jeune pousse, deviendra le tronc majestueux. D’ailleurs, de manière ironique, educere pointe dans cette direction. Conduire « hors du monde », sortir de l’ornière, hors d’un monde qui n’est que répétition du passé sans recréation du présent.

L’éducation doit s’entendre comme un chemin, une aventure, une conquête qui est d’abord celle de soi-même. C’est ce que nous oublions toujours au profit de la seule formation et de l’information, de sorte qu’à force de former et d’informer nous finissons par déformer et nous empêchons la maturation de l’être humain. On comparait le travail de l’éducateur à celui du jardinier qui sait entourer de soins la jeune plante, qui lui apporte la nourriture, les éléments qui lui permettent de grandir. Mais ce n’est pas le jardinier qui « crée » pour autant la plante développée ; de la même manière, le médecin ne crée par la santé. Le médecin aide le corps à se guérir lui-même, l’éducateur aide un être humain à se construire lui-même. C’est la vie qui se construit elle-même, mais, comme elle est dans l’enfance fragile, il est bon d’apporter un environnement favorable à sa croissance. Encore une fois, comme nous l’avons vu, ce n’est pas par hasard si le même mot « culture » se retrouve dans le domaine éducatif ou dans le domaine de « l’agriculture ». Il y a des similitudes et un prolongement.

Le Maharal de Prague affirme que la transmission des commandements divins par la colère en lieu et place de la parole, témoigne d’un manque de foi. Selon lui, la colère est une tentative de s’ingérer directement dans le cœur d’autrui en utilisant la violence, tandis que la parole sage est le fruit d’une réflexion posée et de l’intelligence. L’épisode du rocher vient donc nous expliquer que l’éducation doit se faire par la parole, et non par la colère.

La conduite de l’homme est donc dictée par la transmission de la connaissance et de la sagesse, depuis le ou les chefs spirituels reconnus de tous vers le peuple lui-même. Evidemment, parfois, les structures de l’ordre social appellent l’utilisation d’instruments de pression et de coercition : face à un voleur, il n’est pas suffisant d’utiliser la persuasion pour l’obliger à restituer l’objet de son délit ; il faut aussi le traîner devant un tribunal afin que ce dernier prononce une sentence à son égard. De même, nous concevons aisément que la société ait besoin de juges et de policiers pour veiller au respect de la loi.

Toutefois, ce n’est pas uniquement d’eux que dépend la conduite de cette société. Car l’essence de la stabilité de toute communauté humaine, et donc d’une nation, repose avant tout sur la parole. Le Rav Kook écrit à ce propos qu’il ne faut pas utiliser la violence même envers un « rocher muet ». En fait, le profond secret de l’épisode de la frappe du rocher nous révèle selon lui que Moïse – le cerveau le plus géant de l’humanité, l’âme la plus limpide qui ait jamais existé – a cependant fléchi, l’espace d’un instant, en voulant mettre en valeur une tendance quelque peu « individualiste ». Et cette pulsion, si infime fut-elle, au cœur de la personnalité du plus grand des prophètes, l’a amené à frapper le rocher au lieu de lui parler. Cette apparition de l’individualisme a en même temps neutralisé sa parole et entraîné un acte de violence muet.

Mais dès qu’elle apparaît, l’unité de la relation avec l’autre se brise. La dualité entre moi/l’autre se structure sous la forme d’un conflit. Ce qui est fondé sur le terrain de l’unité, c’est la possibilité d’une reconnaissance mutuelle, d’une entente, d’un respect mutuel. En brisant la relation, la violence détruit ce qui rend possible une communication. « La violence est cette impatience dans le rapport avec autrui, qui désespère d’avoir raison et choisit le moyen le plus court pour forcer l’adhésion ». Mais à ce titre, le violent se retrouve seul avec sa violence. La violence vous referme sur vous-même et vous coupe des autres. Mais en même temps, la violence se retourne contre nous-mêmes. Elle est destruction de soi ; les Anciens savaient déjà que la colère est une courte folie. On dit justement que celui qui est livré à la colère est hors de lui. C’est seulement quand on est détendu que l’on est soi-même. La colère est une émotion qui aliène le sujet, elle est une folie.

Il y a certes une différence entre le brusque accès de colère qui retombe assez vite et vous laisse honteux de vous être laissé emporter, et la haine qui entretient le ressentiment, nourrit dans la pensée l’intention de nuire. Mais le fait même de laisser la violence s’emparer de soi, c’est aussi se perdre soi-même. Que la colère soit déjà une folie, cela se montre dans le déchaînement qui s’empare du corps : « La violence suppose un échappement au contrôle : l’explosion émotive se libère en déchaînements paroxystiques, cris et gesticulations, qui atteste l’échec de toutes les disciplines personnelles. Le violent, incapable de se contenir, recherche dans sa propre frénésie une sorte d’apaisement ».

Il est au plus mal car il ne parvient plus à se retrouver, il est emporté par une tempête émotionnelle. S’il peut décharger son affectivité, il regrettera pourtant de s’être conduit comme une bête. Il aura besoin du pardon pour lever sa culpabilité. Si la violence n’est que le résultat d’un processus de frustration, l’expression émotionnelle d’une souffrance, alors, elle peut être ôtée du cœur de l’homme si sa racine est enlevée. Une confiance dans l’homme est possible, une conversion de la haine dans l’amour est possible. Une éducation est possible qui permettrait de résoudre la violence dans les relations, de la traiter avant même qu’elle ne puisse se manifester.

Dans son célèbre ouvrage Messilat Yécharim, «Le sentier de la rectitude», Rabbi Moshe Haïm Luzzato, surnommé le Ramhal, énumère au onzième chapitre, cinq niveaux différents de colère, qui sont en fait des degrés de purification progressive.

Situé au premier niveau de colère, le «colérique», totalement esclave de ses emportements fréquents, perçoit le moindre geste ou la moindre parole malencontreuse provenant de son entourage comme autant de sources supplémentaires d’irritation. Il se conduit parfois comme un être primitif et sauvage, perdant véritablement tout contrôle sur son comportement, semant la terreur et le malheur autour de lui. La colère déforme son jugement, exacerbe son imagination, l’empêchant d’avoir les idées claires et l’esprit serein, et d’être à même de réagir posément à une situation donnée.

L’homme doit pouvoir faire appel aux remèdes de qualité dont l’Eternel l’a gratifié: l’intelligence, la réflexion, la raison et le jugement moral, faire intervenir des sentiments de compassion et d’amour envers son prochain. Le moraliste latin Sénèque s’est penché sur le problème de la colère dans un ouvrage précisément intitulé en latin De ira, «de la colère», dans lequel il définit la colère comme une folie passagère puisque la raison, qui est le propre de l’homme sensé, est estompée durant les crises.

Le Ramhal fait état d’un seconde type de colère, cette fois l’homme parvient à se maîtriser et ne laisse pas éclater sa colère à chaque fois qu’il existe une opposition à sa volonté ou sa propre vision des choses. Il peut en effet exister des événements difficiles, voire même douloureux, que l’homme est tout de même prêt à accepter. Si l’événement est mineur, il lui sera plus aisé de se maîtriser. En revanche, si le cas est d’importance à ses yeux, il entrera dans une vive colère: une colère effrayante et incontrôlée. Mais sa gravité ne s’atténue pas lorsqu’on se se rend compte que les excès de fureur de ce type, même rares, n’en demeurent pas moins extrêmement violents.

Dans une troisième catégorie, l’être est parvenu à établir une «règle du jeu» entre colère et raison, les dégâts causés à autrui par ses excès de colère sont rares et bénins. Cet homme ne peut servir de modèle à l’idéal prôné par le judaïsme en la matière, car il existe toujours en lui des tendances néfastes intériorisées, comme la rancœur ou la haine. La Tora refuse de tolérer la moindre intrusion sournoise du mal à l’intérieur de la personnalité humaine.

Il existe une catégorie encore plus modérée: l’homme peut s’emporter de manière occasionnelle, mais il ne s’agira de sa part que d’une colère minime, fugitive et surtout passagère. Dans ce cas, la colère n’a même pas la possibilité d’influencer le comportement extérieur ni intérieur de l’homme, dont les réactions totalement contrôlées permettent de maîtriser toute situation exceptionnelle et blâmable. Cet homme parvient à se contrôler, jugule sa contradiction interne, et évite de la laisser devenir colère.

Nos Sages ont décrit un tel homme, dans le Traité Avot comme étant «difficile à se mettre en colère et prompt à s’apaiser» (Avot, V, 11). Ils rapprochent ce cas de celui de l’homme qui refuse de s’impliquer dans une dispute et qui refuse de répondre à toute polémique. Cette attitude impassible étant toute digne d’éloges. Il semblerait que ce valeureux combattant possède les mérites propres à devenir notre modèle idéal mais il existe encore un niveau sensiblement supérieur à celui-ci.

Ce dernier degré est bel et bien celui de la perfection, et la tradition l’attribue à Hillel l’ancien. A force de travail personnel, il était parvenu à déraciner totalement tout instinct de colère du plus profond de sa personnalité. Sa grande indulgence lui permettait de développer des relations humaines chaleureuses et constructives qui profitaient à tout un chacun. Il affirmait que la tolérance et le respect d’autrui étaient des atouts moraux de qualité considérable, ayant le pouvoir de rapprocher des valeurs du judaïsme les êtres les plus égarés.

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