Pour la « réhébraïsation » du Peuple Juif

by Rony Blog
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Par Manitou, le Rav Yehouda Léon Ashkénazi, Zatsal
Article publié dans le Monde séfarade , no 3, mai juin 1982, pp. 27-29

Dès que l’on parle d’identité juive, il faut préciser que tant l’ashkénaze que la séfarade sont deux identités constituées – et secondarisées même, dans le cas de la judaïcité séfarade – dans l’exil.
 Il est évident que les problèmes posés par la rencontre entre ces deux grandes bifurcations de l’exil des tribus d’Israël sont différents de nature si on les situe en diaspora ou en Israël.
 En diaspora, le problème est celui de la perpétuation de l’identité juive, c’est-à-dire celui de la relation au judaïsme, dans les trois dimensions définies par Albert Memmi .
 Le Retour en Eretz Israël sollicite et exige une « réhébraïsation » de l’être juif.
 Par conséquent, le problème de la rencontre ainsi que l’avenir de ces identités « d’origine juive » se pose de manière différente. En Galout, il est de caractère artificiel ; en Israël, il est sociopolitique. 
A la nation hébraïque, détruite il y a deux mille ans par Rome, a succédé le peuple dispersé au sein des autres nations.
 Dès lors, et déjà à la destruction du premier Temple, la dispersion juive se connaît comme provisoire, dans une stratégie de survie.
 Elle a duré si longtemps que les Juifs ont fini par croire qu’elle existait en soi, alors que ce n’était qu’une donnée conjoncturelle entre deux temps hébraïques.
Aujourd’hui, en effet, la nation hébraïque est restituée, dans le principe, par la réussite du mouvement sioniste dans son objectif sociopolitique, l’Etat juif, c’est-à-dire Israël.
 De même qu’il y a deux mille ans, l’exil avait transformé l’Hébreu en Juif, de même, de notre temps, le Juif se retransforme en Hébreu en remontant sur la Terre d’Israël.
Pour comprendre ce processus, et l’influence qu’il aura sur les trois dimensions de l’existence juive définie auparavant, il faut prendre du recul et faire un « flash back » sur notre histoire.
Ce sont les deux dispersions qui ont décidé de la différence d’identité ashkénaze-séfarade. La destruction du premier Temple a donné lieu à la diaspora de Babel.
 Une infime partie des judéens est revenue avec Ezra et Néhémie fonder le deuxième royaume de Judée.
 Les communautés de Spire, de Mayence et Worms en particulier, ayant connu l’avènement de Shivat Tsion à cette époque et l’ayant refusé, sont à l’origine du judaïsme ashkénaze installé en territoire germanique (lotharingien).
 Dans le même temps se créaient les communautés yéménites, une partie de celles d’Afrique du Nord – celle de Djerba par exemple, étant connue pour avoir été constituée par les exilés du premier Temple.
Le second exil, celui d’Edom-Rome, sera constitué en grande partie par les judaïcités dites séfarades.
 Parallèlement se dessine un second schéma : celui de la division de l’Ancien Monde en deux grands ensembles, plus ou moins autarciques : l’empire de la chrétienté au Nord de la Méditerranée, et la terre d’islam au Sud.
Or tous les Juifs, du premier ou du second exil, qui se situaient dans l’empire chrétien ont finalement été marqués par l’empreinte la plus influente, la plus originelle, l’ashkénaze – mot hébreu par lequel les Juifs ont désigné l’aire culturelle germanique dans laquelle ils étaient arrivés.
 C’est pourquoi des judaïcités aussi différentes que l’allemande, la polonaise ou la russe sont de type ashkénaze. De même, dans le Dar-es-salam, toutes les communautés, quelle que soit leur origine, ont reçu l’influence de la communauté séfarade, dominante dans le monde islamique.
 L’identité séfarade – mot hébreu désignant l’aire culturelle espagnole –s’est constituée dans la symbiose judéo-musulmane, et ce n’est qu’après la reconquête par le royaume chrétien de l’Andalousie et du reste de l’Espagne que cela a été « traduit en espagnol ».
En diaspora, le Juif ashkénaze tend à chercher son propre avenir, solidaire ou non d’Israël, dans l’aire géographique et culturelle qui lui est propre.
 Il s’agit de s’adapter à une histoire qui s’est poursuivie de façon primaire, non secondarisée.
 Par contre, les évènements qui commencent à la Première Guerre mondiale et qui trouvent leur paroxysme dans la décolonisation des empires européens et le conflit israélo-arabe ont mis fin à la diaspora séfarade dans les pays de l’exil.
Aujourd’hui, dans les pays d’islam, lieu d’origine du « sépharadisme », les conditions de survie des communautés
 
 juives ne sont plus réunies, ni à moyen ni à long terme.
 On peut en noter quelques phénomènes au Maroc – dans une grande illusion caractérisant bien l’optimisme juif, espérance d’une reconduction de l’identité juive marocaine sur son territoire d’origine -, en Turquie et en Iran.
 Cette survie y prend déjà des allures beaucoup plus accusées de marranisme et d’existence dans la clandestinité plus ou moins avouées. En diaspora, l’identité séfarade a été secondarisée.
 En effet, dès le contact des communautés séfarades avec la culture occidentale, on assiste à un phénomène généralisé d’option pour la culture occidentale ; le processus a d’ailleurs été cristallisé dans les pays du Bassin méditerranéen par l’Alliance israélite universelle fondée par les Juifs ashkénazes pour aider les communautés séfarades des pays d’islam à entrer dans la civilisation moderne.
 Mais que cela soit conscient ou non, voulu ou non, cela contribue à les « déséfaradiser » sur le plan de leur judéité.
 Ainsi se sont perdus identité et minhaguim (rites, traditions) ainsi que la langue – car le judéo-arabe et le ladino étaient des langues juives organiques de même que le yiddish, au temps d’exil.
 Cependant, c’est l’option géographique essentiellement qui détermine le phénomène : les Sefardim « choisissent avec leurs pieds » de vivre dans les pays de l’aire ashkénaze.
 Or, dans les pays de chrétienté, la permanence de l’identité séfarade revêt un caractère artificiel qui la met en danger de disparition ou de réduction à l’état de folklore, qu’il s’agisse du stockage des richesses du passé dans des musées, ou de la création de chaires spécialisées dans les universités, avec pour objet principal de faire des travaux de recherche sur le passé médiéval de cette culture séfarade, dans ses styles judéo-espagnol, judéo-arabe ou judéo-provençal.
 Il y a là un stockage des richesses du passé beaucoup plus qu’une prise de conscience d’une existence à l’indice du présent, en vue d’un avenir concret.
 Il suffit de se référer à ce qui est arrivé aux judaïcités séfarades du Moyen Age, expulsées d’Espagne ou du Portugal, et qui se sont retrouvées à l’état de survivance dans des aires géographiques ashkénazes comme la Hollande ou l’Angleterre ou l’Amérique (communautés hispano-portugaise).
 Il s’agit d’un phénomène de survie qui a eu ses temps de grandeur et de haute culture suivant les occurrences de la civilisation extérieure, mais qui s’est figé.

 Il n’y a d’autre territoire homogène à l’identité séfarade que les pays d’islam. Partout ailleurs, la judéité séfarade, reportée sur d’autres territoires et paysages culturels, se manifeste à l’état de survie.
La relation à l’idée de l’Etat juif s’est faite naturellement – chez les Juifs séfarades – exilés du deuxième Temple, descendants des Judéens « sionistes » du temps d’Ezra et de Néhémie – alors que la tradition ashkénaze était la reconduction d’une tradition juive de l’exil du Premier Temple.

 
 Celle-ci avait refusé la notion de l’Etat juif réclamée déjà lors du retour à Sion et attendait le Messie de la fin des temps, celui de la résurrection des morts et du temps de la transfiguration du monde.
 Mais elle gommait littéralement la première phase messianique – la phase nationale – connue par la tradition sous le nom de Messie, fils de Joseph, qui est celui du rassemblement des exilés pour la fondation d’un Etat juif, avant même le temps du Messie, fils de David, et devant le préparer.
 La réaction du monde ashkénaze au fait sioniste est passée par un clivage d’ordre idéologique, politique, alors que celle du monde séfarade était, elle, originellement naturelle.
 Dans la génération contemporaine de l’apparition de l’Etat d’Israël, le rabbinat séfarade dans son ensemble a adopté le principe d’un Etat juif, alors que le rabbinat ashkénaze, dans sa majorité, l’a refusé.

 Seuls ceux qui se situaient dans le courant kabbaliste séfarade avaient compris l’importance du stade du messianisme politique et de la reconstitution de la nation hébraïque comme inauguration des temps messianiques.
On objectera bien sûr que le sionisme politique est né dans le monde ashkénaze. Mais, pour le rabbinat d’Europe, dans sa grande majorité, l’idée même d’Etat juif était blasphématoire, le sionisme ne pouvait se développer qu’en tant que mouvement laïc.

 

 Cette identification de l’Etat à la barbarie – propre aux Ashkénazim , dès les premiers jours du sionisme – n’a disparu qu’avec l’avènement de l’Etat moderne, pensable sur un projet de moralité – Liberté, Egalité, Fraternité – plutôt que de jouissance.
Il est important de préciser que l’affrontement des communautés n’est qu’une des tensions parmi un faisceau de trois données qui se complètent et s’interprètent.

 

 C’est un problème à souligner d’autant plus que tous les Sefardim ne sont pas unanimement en accord par rapport à la Torah d’Eretz Israël, pas plus que les Ashkénazim, d’ailleurs, mais de façon différente.
Aussi, sur l’écran de nos problèmes actuels apparaissent trois grands axes sur lesquels l’identité juive est simultanément en risque d’éclatement car la « réhébraïsation » ne peut se faire qu’à la condition de l’harmonisation de ces trois notions : la Torah, le Peuple, la Terre.

Sur le plan de la Torah, il faut noter une évolution dans la génération contemporaine.
 
 Les rabbins séfarades qui ont été formés dans des yeshivot ashkénazes optent le plus souvent, selon l’enseignement de leurs maîtres, pour une position antisioniste contre nature par rapport à leur origine séfarade.
 Inversement, les rabbins ashkénazes étudiant la Kabbale avec des maîtres séfarades ou hassidim , constituent, du côté ashkénaze, le rabbinat sioniste au sens propre.
 Le judaïsme refusé par les non religieux, se heurte dans les milieux religieux à des problèmes de vie pratique qui différencient Sefardim et Ashkénazim.
 Comment étudier, prier, chanter, comment manger kasher ? On n’enseigne pas la guemara de la même façon à un Ashkénaze qu’à un Séfarade, les deux sidourim sont organisés de manière différente selon les rites, les règles de kashrout sont également spécifiques pour chaque communauté.
 Quand on connaît l’importance de l’enseignement traditionnel pour la perpétuation du judaïsme, on peut poser une question : le jeune Séfarade auquel on a enseigné à prier et à étudier selon le rite ashkénaze, est-il capable d’enseigner autre chose à ses enfants ?
 Or il manque en Israël un mouvement de jeunesse qui ne s’appellerait pas forcément mouvement séfarade, mais mouvement de rite séfarade.

 Il manque par exemple des écoles de professeurs où l’enseignement de l’histoire du peuple juif n’oblitérerait pas (ou ne rabaisserait pas au niveau de folklore) la judéité séfarade.
L’axe du peuple d’Israël rejoint le schéma sociopolitique. La fraction du peuple participant à la vie politique israélienne tente de se définir et de s’identifier à un parti qui défende ses origines propres.

 
 Ainsi l’Agoudat Israël est composé en majorité d’Ashkénazim. On aurait pu espérer une harmonie dans le cadre du Parti National Religieux.

 C’était une illusion, et l’attitude du parti Tami, leader du « sépharadisme » semble fortement marquée par un ressentiment minoritaire.
Il s’agit en Israël, de résoudre des problèmes de société concrets, réels, et de participer en tant que séfarades à la réhébraïsation du peuple juif.

 
 Un des indices de ce premier problème est qu’aucune organisation juive ashkénaze ne s’intitule ashkénaze, alors que les Juifs séfarades sont contraints d’ajouter au terme « identité juive » l’adjectif séfarade.
 Il en résulte une asymétrie, un décalage, qui dévoile bien le côté artificiel auquel nous faisions allusion auparavant.
 En effet, dans les pays d’islam, séfarade signifie juif, mais les Sefardim transplantés en pays de la chrétienté doivent eux-mêmes ajouter l’adjectif séfarade, comme si être séfarade ne signifiait plus être juif. De substantif, séfarade est devenu adjectif.
 Ce phénomène se retrouve de la même façon dans les organisations séfarades en Israël même.
 La normalisation de cette judéité face à la judéité venue de la culture occidentale ne pourra s’effectuer que lorsque les Sefardim arriveront à évacuer l’adjectif « séfarade » de l’intitulé de leurs institutions.

 Pour cela, il faut qu’à l’image des Ashkénazim, les sefardim réussissent à créer l’Israélien fier et d’origine orientale. Notre avenir est d’être hébreu. Pour formuler un judaïsme séfarade hébraïque, il faut donc légitimer le « sépharadisme ».
La terre d’Israël, également, est l’objet de tensions, quant au principe même. Le problème est compliqué par le fait que la diaspora continue dans sa rémanence – permanence de l’identité juive en relation de solidarité et d’identité par rapport à l’Etat juif.

Relation extrêmement complexe au niveau individuel mais appartenant au niveau collectif à une sorte de préhistoire. Car la diaspora se dit être la diaspora de l’Etat d’Israël.
 
 En réalité, comme telle, elle est la permanence de la diaspora des Judéens du deuxième Temple détruit par Rome, mais contemporaine déjà du troisième Etat d’Israël et plus ou moins solidaires.

 La diaspora se pose encore des problèmes de sionisme alors que l’Etat d’Israël a trente quatre ans ! La seule diaspora de l’Etat d’Israël ce sont les « sionistes » professionnels et les Yordim .
Il faut prendre conscience du fait que s’est produite dans l’histoire du peuple juif en général, depuis l’apparition de la société israélienne, une véritable mutation d’identité – la période juive tend à s’effacer pour laisser place au temps hébreu, et une autre typologie se fait jour.

 
 En effet, la perception de la relation au monde extérieur s’est cristallisée à travers l’exil de façon différente en monde ashkénaze où l’environnement était chrétien – le chrétien étant ce non-juif qui se réclame de l’identité d’Israël – et en monde séfarade, où l’environnement était le monde islamique représenté par Ismaël, second fils d’Abraham.
 Il en résulte une perception différente. Angoisse et remise en question perpétuelle sont le lot du Juif ashkénaze – ce qui se traduit par des productions littéraires de type kafkaïen – confronté à ce problème d’identité profonde : « Qui est Israël ? Le chrétien ou le Juif ?
 Edom-Rome ou Jacob-le peuple juif ? », que n’a pas connu le monde séfarade originel situé en terre d’Islam.

 Là s’est cristallisé un conflit autre, de nature nationale – à qui appartient la terre d’Abraham ? – et non pas de rivalité religieuse.
De notre temps, ces deux tendances juives se rencontrent et chacune aide l’autre dans son conflit propre.

 

 C’est la force du Sionisme politique venu du monde ashkénaze qui aide les Sefardim à reconquérir sur Ismaël la terre d’Abraham et c’est la tradition juive profonde ramenée de l’exil du deuxième Temple (la Kabbale) qui aide les Ashkénazim à triompher de la rivalité avec la théologie chrétienne.
Feu Eliahou Elyashar comparait les judaïcités séfarade et ashkénaze à deux piliers soutenant le même édifice : Israël. Il est urgent de consolider le plus faible, sinon l’édifice entier est en danger.

 
 Il s’agit donc de réhabiliter l’être culturel séfarade dans ce but.
 Il est évident que la remise au jour des folklores particuliers de ces deux types juifs caducs de l’exil est importante pour la recherche du patrimoine juif et israélien comme tremplin pour l’avenir, mais si elle se fait sur l’écran de la réhébraïsation de l’identité, ce ne sont pas des reconductions du passé, des archaïsmes.
 Mais dans la mesure où la base de réhébraïsation existe, c’est un enrichissement pour l’avenir.
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1 La judaïcité est l’ensemble des personnes juives, et, au sens large, la totalité des juifs à travers le monde, par exemple : la judaïcité française.
Le judaïsme est l’ensemble des valeurs, doctrines et institutions des juifs, l’organisation qui règlement la vie du groupe, ou encore, la culture au sens large.
La judéité est le fait d’être juif ; l’ensemble des caractéristiques vécues et objectives, sociologiques, philosophiques et biologiques qui font un juif : la manière dont un Juif vit, à la fois son appartenance à la judaïcité et son insertion dans le monde non-juif.
2 Expression hébraïque désignant les premiers mouvements de « retour à Sion ».
3 Forme hébraïque désignant les Juifs ashkénazes.
4 Forme hébraïque désignant les Juifs séfarades.
5 Forme hébraïque désignant les Juifs de tradition hassidique.
6 Mot hébreu désignant les rituels de prières.
7 Parti politique israélien religieux non sioniste.
8 Mot hébreu désignant les Israéliens installés à l’étranger. 

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