Il faut cesser les euphémismes.
Il faut cesser les prudences lâches.
Il faut cesser de parler de l’islamisme comme d’une simple dérive spirituelle, comme d’un excès regrettable de religiosité, comme d’un fanatisme marginal qu’il suffirait de déplorer avec quelques mots convenus. L’islamisme n’est pas un supplément de foi. Il est une idéologie de domination. Et comme toute idéologie de domination, il engendre partout où il s’installe les mêmes fruits de mort : la peur, la servitude, l’humiliation, l’endoctrinement et le meurtre.
Daesh, Al-Qaida, le Jihad islamique, le Hamas dans sa dimension terroriste, le Hezbollah dans sa logique milicienne, les appareils théocratiques issus de la révolution islamique iranienne, et les matrices d’emprise comme les Frères musulmans, ne sont pas des accidents sans lien. Ils appartiennent à une même famille historique et morale : celle de la capture du sacré par la volonté de puissance. Le verset y devient ordre, la foi y devient discipline de masse, la communauté y devient caserne, et Dieu lui-même y devient la caution suprême de l’inhumain.
Leur crime n’est pas seulement stratégique ou militaire. Il est plus profond. Il est moral, parce qu’ils corrompent les consciences. Il est anthropologique, parce qu’ils déforment l’homme jusque dans son intériorité. Il est civilisationnel, parce qu’ils substituent à la pensée, au droit, à la culture et à la responsabilité une logique de purification, d’obéissance et d’exclusion. Ils parlent de justice, mais administrent la cruauté. Ils parlent de pureté, mais répandent la corruption. Ils parlent de dignité, mais imposent l’humiliation. Ils parlent d’honneur, mais vivent de l’intimidation. Ils parlent de Dieu, mais servent la domination.
Il faut donc juger l’islamisme non d’après ses proclamations, mais d’après ses effets. Partout où il avance durablement, la femme est rabaissée, la pensée devient suspecte, l’art est mutilé, l’école est contaminée, l’enfance est enrôlée, la minorité est menacée, l’opposant est traqué, et le peuple entier est placé sous surveillance morale. L’islamisme ne libère personne. Il confisque, il enrôle, il terrorise. Il prétend défendre les musulmans, mais il a fait d’innombrables musulmans ses premières victimes. Il prétend sauver la foi, mais il la transforme en police.
La révolution islamique iranienne a donné à cette logique sa forme étatique la plus achevée. Sous le masque de la piété, elle a institué la tutelle religieuse sur la souveraineté politique. Sous le discours de la justice, elle a bâti l’appareil sécuritaire. Sous la promesse morale, elle a légitimé la répression. Dès lors, l’État n’a plus été au service du peuple, mais de sa propre conservation sacrée. Et lorsque le peuple se lève, proteste, conteste ou demande simplement à vivre, le régime ne voit pas des citoyens : il voit une menace intérieure. C’est la vérité glaciale de toute théocratie de sécurité, la foi n’y est plus un chemin vers le sens, mais un blindage idéologique du pouvoir.
Mais pour condamner l’islamisme avec force, il faut aussi refuser un mensonge symétrique : faire de l’islam tout entier l’accusé. Ce serait une erreur morale, intellectuelle et stratégique. Une erreur morale, parce qu’elle écraserait sous une même accusation des millions de croyants ordinaires. Une erreur intellectuelle, parce qu’elle confondrait une tradition religieuse plurielle avec sa captation militante. Une erreur stratégique enfin, parce qu’elle offrirait aux islamistes le plus beau des triomphes : réussir à se faire passer pour l’islam lui-même.
Cette résistance à l’islamisme n’est d’ailleurs pas née hors du monde musulman. Elle a été portée, dans la seconde moitié du XXe siècle et jusqu’au début du XXIe, par des penseurs musulmans contemporains comme Mohammed Arkoun, critique de la raison islamique, Nasr Hamid Abu Zayd, défenseur d’une lecture historique et herméneutique du Coran, Mohamed Talbi, partisan d’un islam de liberté opposé au fondamentalisme, et Abdullahi Ahmed An-Na’im, théoricien d’un islam compatible avec l’État séculier et les droits humains. Tous, chacun à sa manière, ont compris que l’islamisme ne protégeait pas la foi, mais la défigurait ; qu’il ne servait pas Dieu, mais la domination ; qu’il ne défendait pas le croyant, mais l’enrôlait dans une machine d’emprise.
Ces voix sont essentielles, car elles détruisent à la fois l’alibi des fanatiques et le confort des amalgameurs. Elles rappellent que la première profanation n’est pas la critique du religieux, mais sa transformation en appareil idéologique, en police morale, en instrument de pouvoir. Le vrai partage n’est donc pas entre l’islam et l’Occident, ni entre croyants et incroyants. Il est entre deux usages du sacré : d’un côté, le sacré comme source de sens, de responsabilité et de profondeur ; de l’autre, le sacré comme surveillance, comme justification du meurtre, comme immunité accordée à ceux qui veulent régner sur les corps et sur les âmes.
Il faut aussi avoir le courage de nommer les différences internes de cet univers islamiste, non pour l’excuser, mais pour mieux le comprendre et donc mieux le combattre. Il existe un islamisme de conquête sociale et politique, comme celui des Frères musulmans, qui travaille les institutions, l’éducation, les réseaux et les imaginaires afin de réorganiser la société de l’intérieur. Il existe un islamisme hybride, à la fois parti, appareil social et milice, comme le Hezbollah ou le Hamas, qui combine enracinement territorial, endoctrinement idéologique et légitimation armée. Et il existe enfin le jihadisme global, sous ses formes les plus terminales, avec Al-Qaida ou Daesh, où la violence n’est plus seulement un moyen, mais une vocation, et où la mort des civils devient un instrument assumé de propagande.
Mais malgré leurs différences, tous participent d’un même noyau. Tous absolutisent le politique au nom du religieux. Tous justifient l’emprise par le sacré. Tous substituent à la complexité humaine une partition binaire entre purs et impurs, fidèles et traîtres, soumis et ennemis. Tous finissent, tôt ou tard, par considérer le meurtre comme légitime dès lors qu’il se couvre d’un drapeau, d’une sourate maltraitée ou d’une rhétorique de purification.
Le plus tragique, et le plus révélateur, est que les premières victimes de cette mécanique sont souvent les musulmans eux-mêmes. Des femmes humiliées au nom de la pudeur, des jeunes battus au nom de l’ordre, des intellectuels réduits au silence au nom de l’unité, des minorités persécutées au nom de la pureté, des peuples entiers enfermés dans la peur au nom de Dieu. L’islamisme n’est pas la défense des musulmans. Il est bien souvent leur prise d’otage historique, morale et spirituelle.
Il faut dire aussi, sans détour, que l’islamisme contemporain a puissamment réactivé un antisémitisme moderne, politisé, exportable, capable de se draper dans un vocabulaire moral tout en recyclant les plus vieilles passions de haine. Il a offert à l’accusation contre le Juif un langage nouveau, des causes nouvelles, des drapeaux nouveaux. Et il a permis à des foules de se croire justes alors qu’elles répétaient parfois l’éternelle mise en accusation du peuple juif sous un habillage politique actualisé. Là réside l’une des corruptions morales les plus graves de notre temps : la haine qui se donne le masque de la justice.
Et l’Occident dit éclairé porte sa part de faute lorsqu’il se montre si prompt à condamner certaines violences, et si prudent dès lors qu’une théocratie, une milice islamiste ou un fanatisme religieux doivent être nommés sans ménagement. Il y a là une lâcheté intellectuelle profonde. On hurle contre ce qui permet une posture morale bon marché, on murmure devant ce qui exige une parole plus courageuse. On sélectionne ses indignations. On choisit ses victimes. On ajuste sa conscience au récit dominant. Or la justice qui choisit trop bien ses morts finit toujours par trahir l’idée même de justice.
Alors oui, il faut conclure nettement.
Il faut condamner l’islamisme comme une pathologie du sacré.
Il faut condamner le jihadisme comme une industrie du meurtre.
Il faut condamner les régimes théocratiques comme des tyrannies religieuses.
Il faut condamner les milices sanctifiées comme des entreprises criminelles.
Il faut condamner les complaisances universitaires, médiatiques et militantes envers ces logiques comme des défaillances morales graves.
Mais il faut condamner avec précision, car la précision est une arme de vérité. Nous n’accusons pas l’islam comme foi. Nous accusons sa défiguration idéologique. Nous n’accusons pas le croyant ordinaire. Nous accusons le fanatique, le recruteur, le théocrate, le milicien, le terroriste, le prédicateur de haine, et tous ceux qui habillent la domination du manteau de Dieu.
Car se tromper d’ennemi, c’est déjà lui céder. Et l’ennemi véritable n’est pas la foi comme telle. L’ennemi véritable est le moment où une foi cesse d’être un lieu d’élévation pour devenir un mécanisme de contrôle. Le moment où le religieux n’éclaire plus, mais surveille. Le moment où le sacré n’ouvre plus l’âme, mais justifie le fouet, la prison, l’attentat, la milice et la peur.
Voilà pourquoi il faut parler sans trembler.
Voilà pourquoi il faut juger sans faiblir.
Voilà pourquoi il faut condamner sans ruser.
L’islamisme est une corruption du sacré, une entreprise d’asservissement, et une fabrique de criminalité politique. Il doit être combattu intellectuellement, moralement et politiquement. Et partout où il tue, il doit être désigné pour ce qu’il est : non une foi, non une authenticité, non une résistance, mais une machine de domination criminelle.
Rony Akrich est auteur et essayiste vivant en Israël. Fondateur de « l’Université Populaire Gratuite », active à Jérusalem et à Ashdod, il œuvre à rendre accessibles la philosophie, la pensée juive et la culture générale à un large public. Ses écrits se situent au croisement de la réflexion philosophique, de la critique culturelle et de l’étude des sources de la tradition hébraïque. À travers essais, manifestes et conférences, il développe une pensée exigeante sur la responsabilité, la liberté de l’esprit et les enjeux moraux et politiques du monde contemporain.
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