Qu’on cesse enfin de parler de l’Iran comme d’un simple État parmi d’autres. Ce régime n’est pas seulement une puissance hostile. Il est une machine organisée de mensonge, de peur, de fanatisme et de sang. Il ne gouverne pas, il écrase. Il ne convainc pas, il terrorise. Il ne tient pas par la justice, ni par le consentement, ni par une légitimité vivante, mais par la matraque, par le barrage, par les motos dans les rues, par les milices parallèles, par l’humiliation quotidienne imposée à un peuple pris en otage par ses propres bourreaux.
Et c’est précisément là qu’Israël a frappé.
Non dans l’apparence, mais dans l’ossature. Non dans le décor, mais dans le nerf. Non dans la périphérie, mais dans la tête de la pieuvre.
Frapper la tête des Gardiens de la révolution, frapper la tête du Bassidj, cette milice de la honte, cette police parallèle dressée contre son propre peuple, ce n’est pas seulement réussir une opération militaire de plus. C’est dévoiler une vérité historique : les maîtres de la peur peuvent eux aussi être atteints. Ceux qui se croyaient cachés derrière l’épaisseur du régime, derrière l’appareil, derrière la bureaucratie de la terreur, derrière les foules encadrées par la violence, découvrent soudain qu’ils ne sont pas des dieux. Ils sont mortels. Ils sont localisables. Ils sont vulnérables.
Et voilà l’événement véritable.
Car une dictature ne tient pas seulement par ses armes. Elle tient par l’idée qu’elle inculque à tous : “Nous sommes partout. Nous voyons tout. Nous frappons qui nous voulons. Nul ne peut nous atteindre.” C’est cette religion de l’impunité qu’Israël vient briser. C’est ce mythe d’invincibilité qu’Israël déchire. C’est cette liturgie de la terreur qu’Israël interrompt par la précision de son intelligence et la rigueur de son action.
Il faut le dire avec force : le Mossad n’est pas ici un simple service de renseignement performant. Il est l’intelligence souveraine portée à son point incandescent. Il est la démonstration éclatante que la lucidité peut devenir puissance, que la patience peut devenir pénétration, que la connaissance peut devenir coup juste. Dans un monde qui bavarde, qui s’indigne, qui commente, qui hésite, qui se perd dans les faux-semblants moraux et les prudences diplomatiques, Israël sait encore voir. Il sait encore comprendre. Il sait encore décider. Il sait encore frapper là où le mal s’organise.
Et il fallait frapper.
Car ce que le Bassidj et les Gardiens de la révolution ont fait au peuple iranien ces dernières semaines ne relève pas du maintien de l’ordre, mais de la guerre du régime contre sa propre nation. Femmes traquées, hommes battus, jeunes écrasés, foules dispersées à coups de feu, quartiers terrorisés, rues livrées aux miliciens. La République islamique n’est plus depuis longtemps un ordre politique ; elle est devenue une entreprise de suffocation nationale. Elle ne protège pas l’Iran, elle l’étouffe. Elle ne représente pas le peuple iranien, elle le séquestre.
Alors oui, quand les têtes de cette pieuvre tombent, quelque chose se fissure.
Peut-être pas encore le régime tout entier. Peut-être pas encore la prison complète. Peut-être pas encore la victoire. Mais déjà l’envoûtement de la peur commence à se briser. Déjà une autre conscience peut circuler dans les rues. Déjà le peuple iranien peut voir que ceux qui l’humiliaient ne sont pas invincibles. Déjà les barrages peuvent perdre un peu de leur aura. Déjà les motos de la terreur peuvent cesser d’apparaître comme les chevaux éternels du destin. Déjà le système peut comprendre que la rue ne lui appartient plus tout à fait.
Et c’est là que l’espérance recommence.
Non pas l’espérance molle des commentateurs occidentaux, non pas l’espérance rhétorique des résolutions sans courage, mais l’espérance tragique, celle qui naît quand le mur tremble, quand la peur recule d’un pas, quand un peuple découvre que ses bourreaux saignent eux aussi. La liberté commence souvent ainsi : non par un grand discours, mais par une brèche dans l’image de l’invincible.
Israël, en frappant cette mécanique de terreur, ne parle pas seulement à Téhéran. Il parle à l’histoire. Il rappelle que le mal politique n’est jamais absolu tant qu’il existe des hommes capables de le nommer, de le comprendre et de l’atteindre. Il rappelle qu’une tyrannie n’est forte que tant que tous acceptent de croire à son invulnérabilité. Il rappelle qu’il existe encore, dans ce siècle malade, des nations capables d’arracher le masque de la peur au visage des régimes criminels.
Que nul ne se trompe sur le sens de ce moment. Il ne s’agit pas seulement d’un succès israélien. Il s’agit d’un avertissement adressé à tous les empires de la terreur : vous pouvez quadriller les rues, remplir les prisons, lever des milices, envoyer vos hommes sur les carrefours, vos motos sur les avenues, vos agents dans les foules, vos juges dans les tribunaux, vos slogans sur les murs ; vous n’en demeurez pas moins vulnérables. Car le mal, si arrogant soit-il, porte toujours en lui son point aveugle. Et il suffit parfois d’une intelligence supérieure, d’une patience souveraine et d’une volonté sans tremblement pour l’atteindre à la tête.
Je le dis donc sans détour : ce qui s’est produit n’est pas seulement une opération. C’est un signe.
Un signe pour Israël, que sa souveraineté n’est pas seulement militaire mais spirituelle, c’est-à-dire enracinée dans une volonté de lucidité que peu de nations possèdent encore.
Un signe pour l’Iran, que la nuit n’est jamais si compacte qu’aucune lumière ne puisse la percer.
Un signe pour le peuple iranien, que les rues ne sont pas condamnées à appartenir éternellement aux criminels casqués, aux miliciens des barrages, aux serviteurs du fouet et du sang.
Un signe pour notre temps, enfin, que la peur peut changer de camp.
Et si la peur change de camp, alors l’histoire recommence.
Car les peuples ne se soulèvent pas seulement quand ils souffrent. Ils se soulèvent lorsqu’ils entrevoient que leurs bourreaux peuvent tomber. Ils se soulèvent quand l’horizon cesse d’être fermé. Ils se soulèvent quand l’impunité cesse d’être sacrée. Ils se soulèvent quand l’air redevient respirable, ne fût-ce qu’un instant.
Peut-être sommes-nous à cet instant.
Peut-être que, sous les décombres de la terreur, sous les ordres hurlés, sous les barrages, sous les défilés de motos, sous les uniformes et les slogans de mort, quelque chose se remet à vivre en Iran.
Peut-être que les morts du mois dernier, hommes et femmes assassinés par la fureur du régime, ne sont pas condamnés à n’avoir été que des victimes de plus dans l’archive du mal, mais les témoins silencieux d’un basculement plus grand.
Peut-être que la rue, lentement, douloureusement, tragiquement, recommence à se souvenir qu’elle appartient d’abord au peuple.
Et peut-être que cette fois, oui, la pieuvre a commencé à perdre sa tête.
Rony Akrich, 70 ans, est auteur et essayiste vivant en Israël. Fondateur de « l’Université Populaire Gratuite », active à Jérusalem et à Ashdod, il œuvre à rendre accessibles la philosophie, la pensée hebraique et la culture générale à un large public. Il enseigne l’historiosophie biblique, approche qui lit les récits, les lois et les figures de la Bible comme une pensée de l’histoire, de la responsabilité et de la souveraineté, et non comme un simple patrimoine religieux. Ses écrits se situent au croisement de la réflexion philosophique, de la critique culturelle et de l’étude des sources de la tradition hébraïque. À travers essais, manifestes et conférences, il développe une pensée exigeante sur la responsabilité, la liberté de l’esprit et les enjeux moraux et politiques du monde contemporain. Il défend une exigence de lucidité contre les conformismes, une éthique du jugement contre les emballements émotionnels, et une fidélité aux textes fondateurs contre les simplifications idéologiques. Son travail cherche à relier l’expérience vécue, l’histoire des idées et l’actualité, afin de former des consciences capables d’examiner, de discerner et de tenir debout.
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