Ce ne sont pas seulement des soldats que l’histoire appelle lorsque les temps s’assombrissent. Ce sont des hommes et des femmes engagés dans la matière même du pays, dans cette trame vivante où un peuple cesse d’être une idée pour devenir une présence. On les rencontre partout : dans les hôpitaux, les laboratoires, les universités, les entreprises, les écoles, les champs, les centres de recherche, les lieux de soin, les lieux de transmission. Ils inventent, ils enseignent, ils bâtissent, ils soignent, ils sèment, ils programment, ils entreprennent, ils pensent. Et lorsque l’histoire exige plus qu’un métier, plus qu’une compétence, plus qu’une simple présence civile, ils endossent l’uniforme. Telle est peut-être l’une des vérités les plus profondes d’Israël : ceux qui le défendent sont aussi ceux qui, chaque jour, le font vivre.
Il y a là bien davantage qu’un simple patriotisme. Il y a une manière d’habiter la souveraineté. Ici, elle n’est ni une formule juridique ni un emblème suspendu au-dessus des réalités. Elle traverse l’existence ordinaire. Elle circule entre la famille et le service, entre la recherche et la défense, entre la mémoire et l’innovation, entre la douceur des attachements quotidiens et la dureté du danger. Elle prend chair dans une langue retrouvée, dans une terre travaillée, dans une société édifiée sous menace, dans une fidélité qui ne se contente pas de se dire mais qui se prouve.
C’est pourquoi la grandeur de ces hommes et de ces femmes ne tient pas seulement à leur courage militaire, bien qu’il soit immense. Elle tient au fait qu’ils portent ensemble les deux charges sans lesquelles aucune nation ne dure : la charge de construire et la charge de protéger. Ils ne sortent pas d’un monde abstrait de casernes. Ils viennent du cœur même de la société. Le réserviste était hier médecin, chercheur, professeur, agriculteur, ingénieur, chef d’entreprise ou père de famille. La jeune femme en uniforme était peut-être, la veille encore, étudiante, soignante, créatrice, mère, enseignante, scientifique. En Israël, la défense du pays n’est pas séparée de sa construction ; elle en est le prolongement le plus grave.
Ils sont des millions. Il faut avoir le courage de le dire simplement. Des millions d’hommes et de femmes qui forment la véritable colonne vertébrale d’Israël, sans doute la plus ferme qu’ait connue son histoire moderne. Ils ne soutiennent pas seulement un État. Ils soutiennent une continuité, une densité, une manière de ne pas laisser l’histoire retomber. Ils portent une mémoire redevenue active. Ils donnent au pays non seulement de la force, mais une tenue, une gravité, une noblesse. Grâce à eux, Israël n’apparaît plus comme une seule réussite technique, militaire ou institutionnelle ; il devient une fidélité incarnée.
Parmi eux, il y a les sionistes séculiers et les sionistes religieux. Les uns et les autres, malgré leurs différences, participent d’une même dignité. Les premiers apportent souvent la rigueur du réel, l’énergie créatrice, le sens de l’organisation, de la science, de l’invention, de la responsabilité civique. Les seconds y joignent une fidélité plus explicitement enracinée dans la Torah, les prophètes, les Écrits, dans cette profondeur biblique sans laquelle le retour risquerait de n’être qu’un événement politique parmi d’autres. Mais chez les meilleurs des uns comme des autres apparaît la même qualité essentielle : la capacité de se donner à quelque chose qui les dépasse.
On pourrait dire qu’ils opposent à l’époque une révolte silencieuse. Car notre temps a peu à peu élevé la fatigue au rang de sagesse, la prudence au rang de vertu suprême, et la sécurité au rang d’horizon moral. Trop de sociétés ont fini par confondre lucidité et retrait, humanité et peur du risque, intelligence et esquive. Eux rappellent autre chose. Ils rappellent qu’une civilisation reste vivante parce que certains consentent à en porter le poids. Ils ne célèbrent pas une brutalité aveugle ; ils incarnent une force affirmative : la capacité de dire oui à la charge, oui à l’effort, oui au risque, oui à la tâche historique. Ils ne veulent pas seulement durer dans le confort ; ils veulent édifier, transmettre, maintenir debout ce qui mérite de l’être.
Mais il faut aussitôt ajouter ce qui empêche l’éloge de tomber dans la facilité. Un peuple ne demeure vivant que parce que certains consentent à la charge de l’histoire ; mais cette vérité ne permet jamais d’oublier que cette charge repose sur des êtres finis, vulnérables, parfois brisés. Voilà la ligne de crête. Car ceux que nous admirons ne sont ni des statues ni des emblèmes. Ce sont des vies exposées, traversées par la fatigue, le deuil, l’angoisse, la peur pour les leurs, l’usure intérieure, la tentation de lâcher prise. Leur grandeur n’est donc pas d’ignorer la fragilité, mais de ne pas lui céder tout entiers.
La noblesse véritable commence peut-être là. Non dans le fantasme d’une invulnérabilité, mais dans la décision de ne pas laisser la vulnérabilité régner seule. Il n’y a rien de plus humain que de vaciller ; il n’y a rien de plus haut que de continuer malgré cela. Ce qui fait la grandeur d’un peuple n’est pas qu’il enfante des héros de bronze, mais qu’il puisse compter sur assez d’êtres capables de ne pas ériger leur lassitude en loi générale. L’histoire n’est jamais portée par des consciences pures. Elle l’est par des consciences fidèles, assez fortes pour transformer leur fragilité non en prétexte de retrait, mais en matière même du courage.
Il faut pourtant garder une prudence. Car tout hommage à une collectivité héroïque comporte un risque : celui de transformer la vitalité en morale officielle, et l’admiration en orthodoxie. Une nation vivante ne doit pas devenir une liturgie. La force qu’elle révèle ne doit pas se figer en catéchisme. Ceux qui bâtissent, servent, créent, protègent et transmettent n’ont nul besoin d’être canonisés pour être reconnus. Leur grandeur est d’abord dans les actes, et c’est là qu’elle doit demeurer.
On les appelle parfois, avec ironie, des fous d’Israël. Mais il faudrait redonner à cette folie sa vérité la plus haute. Il y a en eux quelque chose que le monde fatigué ne comprend plus : une préférence pour la charge plutôt que pour l’échappée, pour la continuité plutôt que pour le relâchement, pour la fidélité plutôt que pour le confort. Dans des sociétés qui ont fait du bien-être le critère ultime du vrai, ils rappellent qu’une civilisation tient d’abord par ceux qui acceptent de la servir. Dans un temps obsédé par la préservation de soi, ils réhabilitent silencieusement la disponibilité à plus grand que soi. Ils n’habitent pas seulement Israël : ils lui donnent forme. Ils ne parlent pas seulement du retour : ils le réalisent. Ils n’honorent pas seulement les textes : ils les prolongent dans le réel.
Voilà pourquoi c’est par eux qu’Israël reçoit sa densité, son éclat et sa profondeur. C’est par eux qu’il échappe à la simple survie pour accéder à une véritable dignité historique. C’est par eux que cette terre n’est pas seulement défendue, mais aimée ; non seulement revendiquée, mais continuée. Et tant qu’existeront ces millions d’hommes et de femmes capables de porter ensemble la vulnérabilité humaine et la hauteur de la responsabilité, Israël ne sera pas un État parmi d’autres. Il demeurera ce lieu rare où un peuple, revenu de l’exil, accepte encore de faire de sa fragilité non le prétexte de l’abandon, mais la possibilité même du courage.
Quelques mots sur l’auteur : Rony Akrich, 70 ans, écrivain, essayiste et conférencier en Israël, fondateur en 2018 de l’Université Populaire Gratuite / Café Daat (Jérusalem, Ashdod).
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