Il faut oser le dire avec netteté : la naissance d’Israël n’a pas seulement changé la condition politique des Juifs, elle a changé la figure humaine du Juif lui-même. Elle n’a pas seulement produit un État ; elle a rendu possible le retour d’un peuple. Car pendant des siècles, le Juif d’exil fut contraint à la survivance plus qu’à l’histoire, à la ruse plus qu’à la décision, à la mémoire plus qu’à l’action. Il porta une grandeur morale immense, une fidélité admirable, une intelligence forgée par l’épreuve, mais cette grandeur demeurait enfermée dans les limites imposées par la dispersion, l’humiliation et la précarité.
Il faut être juste : le “Juif miséreux et misérable” n’est pas une essence. C’est une condition historique. Ce n’est pas l’homme juif qui était diminué ; c’est sa situation qui l’empêchait d’exister pleinement. Sans terre, sans souveraineté, sans langue nationale vivante, sans instruments de puissance, il devait négocier le droit de respirer là où d’autres naissaient avec le droit de commander. Le Juif de l’exil fut souvent admirable, mais admirable dans la compression, dans l’angoisse, dans la dépendance.
Puis Israël est advenu. Avec le retour à la terre, à la langue, au travail, au risque, à l’armée, à la responsabilité politique, une mutation phénoménale s’est opérée : une part décisive du peuple juif est passée de l’existence subie à l’existence assumée. Le Juif n’était plus seulement celui qui endure ; il redevenait celui qui agit. Il ne se contentait plus de préserver une mémoire ; il recommençait à faire l’histoire. Il ne demandait plus seulement qu’on le laisse vivre ; il prenait sur lui la charge de vivre debout.
C’est cela que tant de gens ne pardonnent pas. Le monde supportait le Juif victime, le Juif persécuté, le Juif conscience morale des nations, le Juif errant, brillant, souffrant, mais il supporte mal le Juif souverain. Il acceptait volontiers la grandeur du survivant ; il refuse la légitimité du ressuscité. Car Israël ne dérange pas d’abord par sa taille, ni même par sa puissance. Il dérange par ce qu’il symbolise : le retour d’un peuple ancien dans la pleine lumière de l’histoire, armé, enraciné, inventif, tragique, décidé à vivre sans demander pardon.
Voilà pourquoi l’État hébreu fait trembler l’Occident. Non parce qu’il serait immense, mais parce qu’il rappelle à l’Occident ce qu’il a oublié : la souveraineté, la continuité historique, le devoir de transmission, la légitimité de la défense, la volonté de durer. Israël est, pour les sociétés fatiguées, le miroir d’une vigueur qu’elles ont perdue. Il est la preuve irritante qu’un peuple peut encore vouloir être lui-même. Dans un monde fasciné par la déconstruction, la repentance et l’effacement, cette simple persistance devient presque un scandale.
L’Occident contemporain supporte assez bien les peuples honteux, les nations repentantes, les identités flottantes. Il supporte mal une singularité qui persiste, une nation qui se défend, un peuple qui ne consent pas à sa dissolution. Israël est trop concret pour les idéologies du vague. Trop enraciné pour les prêtres de la déliaison. Trop vivant pour les bureaucraties du vide. Il ruine à lui seul plusieurs dogmes : que toute identité forte serait suspecte, que toute souveraineté serait une violence, qu’un peuple digne devrait accepter de s’effacer pour mériter l’estime des autres.
Mais il faut dire aussi l’autre vérité, plus douloureuse encore : si l’État hébreu fait trembler l’Occident, beaucoup de Juifs continuent de trembler eux-mêmes. Non par manque d’intelligence, ni de valeur, mais par persistance intérieure de l’exil. Car la souveraineté politique renaît plus vite que la souveraineté de l’âme. Israël est sorti de l’exil géographique ; tous les Juifs ne sont pas sortis de l’exil mental.
Beaucoup vivent encore sous le regard des autres. Ils craignent d’être trop visibles, trop affirmés, trop juifs, trop israéliens, trop souverains. Ils savent expliquer, nuancer, justifier, se défendre verbalement ; ils savent moins consentir à la verticalité d’une puissance légitime. Comme si la force retrouvée les embarrassait. Comme si la dignité armée était forcément suspecte. Comme si le droit d’exister debout devait encore être soumis à l’approbation du monde.
Il y a là une insuffisance d’assise, une faiblesse de tenue, un manque de nerf historique. Beaucoup ont tellement appris à survivre dans la tolérance d’autrui qu’ils ne savent plus habiter la liberté comme leur propre droit. Ils acceptent le Juif victime ; ils hésitent devant le Juif souverain. Ils honorent volontiers le martyr ; ils se méfient du soldat. Ils aiment l’innocence blessée ; ils redoutent l’imperfection responsable de celui qui gouverne, combat, tranche et assume.
Or c’est précisément cela que l’État hébreu a rendu possible : non seulement sauver des Juifs, mais recommencer à produire des Hébreux. L’Hébreu, ce n’est pas seulement le Juif parlant une langue retrouvée. C’est celui qui cesse de vivre latéralement. C’est celui qui retrouve la face, l’axe, la hauteur. Il laboure, bâtit, combat, invente, enseigne, enterre ses morts et revient au travail le lendemain. Il ne commente plus seulement l’histoire : il la porte.
Le miracle israélien n’est donc pas seulement militaire, économique ou technologique. Il est d’abord anthropologique. Il a permis la réapparition d’un type d’homme que l’exil avait en partie étouffé : un Hébreu fier, ambitieux, enraciné, capable de défendre les siens, de gouverner, de travailler la terre, de parler sa langue et d’assumer le prix de son existence. La souveraineté a rendu au peuple juif non seulement une terre, mais une tenue intérieure. Elle lui a restitué la verticalité.
C’est pourquoi le combat décisif n’est pas seulement extérieur. Il ne consiste pas uniquement à répondre aux ennemis d’Israël, aux propagandes, aux inversions morales et aux vieux démons du nouvel antijudaïsme. Il consiste aussi à guérir de l’exil intérieur. À cesser de demander pardon pour son propre relèvement. À comprendre enfin que la souveraineté n’est pas une vulgarité historique, mais une condition de la dignité. À accepter que l’Hébreu ne soit pas la négation du Juif, mais son relèvement historique.
Le monde avait besoin du Juif comme conscience ; il refuse l’Hébreu comme présence. Il honorait la cendre ; il hait la résurrection. Mais l’histoire a déjà tranché. On ne désarme pas la haine par l’effacement. On ne gagne pas le respect en renonçant à sa propre tenue. On ne sauve pas un peuple en l’invitant à rester courbé.
La véritable nouveauté d’Israël est là : après deux mille ans de dispersion, le peuple juif a retrouvé la possibilité non seulement de survivre, mais de vouloir, d’agir, de transmettre et de durer. Et c’est précisément pour cela que tant d’Occidentaux frissonnent, tandis que tant de Juifs hésitent encore : parce qu’une résurrection n’est pas seulement un soulagement. Elle est une exigence. Elle oblige à quitter les réflexes du tombeau. Elle oblige à se tenir debout.
Rony Akrich, 70 ans, écrivain, essayiste et conférencier en Israël, a fondé en 2018 l’Université Populaire Gratuite/Café Daat (Jérusalem, Ashdod).
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