A la mémoire du professeur Armand Abécassis Zal. par Rony Akrich

by Rony Akrich
A la mémoire du professeur Armand Abécassis Zal. par Rony Akrich

Le tout dernier sage de la pensee juive en France.

La pensée d’Armand Abécassis occupe une place singulière dans le judaïsme contemporain, parce qu’elle refuse les fausses alternatives dans lesquelles on enferme trop souvent l’identité juive : d’un côté, l’assimilation moderne qui dissout la tradition dans la culture générale ; de l’autre, le repli religieux qui transforme la Torah en système clos, en discipline d’obéissance, parfois même en superstition organisée. Toute son œuvre semble animée par cette conviction centrale : le judaïsme n’est pas d’abord une religion au sens dogmatique du terme, mais une pédagogie de l’humain, une aventure de sens, une intelligence de la responsabilité.

Abécassis ne rejette pas la religion. Il rejette sa dégradation. Il ne combat pas la tradition. Il combat sa pétrification. Il ne s’oppose pas au rabbinat. Il s’oppose à la transformation du rabbin en gestionnaire de rites, en fonctionnaire du sacré, ou pire encore, en détenteur d’un pouvoir obscur fondé sur l’ignorance des fidèles. Ce qui le préoccupe, ce n’est pas la fidélité à la Torah, mais la trahison de la Torah par ceux qui prétendent la défendre en l’appauvrissant.

Pour lui, la Torah n’est pas un bloc figé tombé du ciel pour dispenser l’homme de penser. Elle est au contraire une parole donnée à l’intelligence humaine afin qu’elle l’interroge, l’actualise, la confronte aux drames, aux sciences, aux cultures et aux responsabilités de chaque époque. C’est pourquoi Abécassis distingue fortement l’adaptation de l’actualisation. Adapter la Torah, ce serait la plier aux modes du temps. L’actualiser, c’est tout autre chose : c’est révéler, dans une situation nouvelle, la puissance ancienne d’un sens qui n’a jamais cessé de parler. La tradition n’est donc pas répétition mécanique ; elle est reprise créatrice. Elle ne consiste pas à conserver un musée de formes mortes, mais à transmettre un feu capable d’éclairer le présent. 

Cette conception explique son rapport exigeant à l’orthodoxie rabbinique. Abécassis ne méprise pas la pratique, ni la halakha, ni l’étude talmudique. Il vient lui-même d’un monde où la mémoire, le Heder, la Michna, la Guemara et la répétition formaient l’enfant dès les premières années. Mais il refuse que cette richesse devienne un instrument d’enfermement. Une orthodoxie qui interdit la question finit par contredire l’esprit même du Talmud, lequel n’est jamais un catéchisme, mais une architecture de discussions, de désaccords, d’hypothèses, de contradictions et de reprises. Là où certains veulent fabriquer des fidèles obéissants, Abécassis veut former des consciences capables de répondre.

Sa critique de l’obscurantisme est donc radicale. Le judaïsme des “rabbins miraculeux”, des fils rouges, des bouteilles d’eau sanctifiée, des tombes transformées en marchés de consolation, lui apparaît comme une déchéance de l’intelligence juive. Ce n’est pas seulement une faute de goût spirituel ; c’est une faute métaphysique. Car lorsque le judaïsme renonce à l’étude, à la raison, à la discussion, à la responsabilité, il se réduit à une religion de la peur, du besoin et de la dépendance. Il cesse d’élever l’homme pour l’infantiliser. Il cesse d’être une exigence pour devenir un refuge magique. 

Dans cette perspective, le rabbin ne doit pas être un magicien du sacré ni un administrateur du rituel. Il doit redevenir un maître. Or un maître, dans la tradition juive authentique, n’est pas celui qui écrase l’élève par son autorité, mais celui qui rend l’élève capable de penser, de lire, de transmettre à son tour. La vraie autorité ne produit pas de dépendance ; elle produit de la liberté intérieure. C’est en ce sens qu’Abécassis reprend, dans l’esprit de Manitou, la critique d’un monde où l’on n’aurait plus des maîtres mais des “centimètres” : non plus des figures qui élèvent, mais des petits pouvoirs qui mesurent, contrôlent, administrent, réglementent.

La crise n’est donc pas seulement religieuse ; elle est institutionnelle. Le modèle consistorial, hérité de structures politiques anciennes, a souvent transformé la vie juive en appareil. Le président devient gestionnaire, le rabbin devient salarié, la communauté devient clientèle, et la Torah devient service religieux. Abécassis renverse cette logique. L’institution n’a de légitimité que si elle sert la conscience juive. Elle n’a pas pour fonction de se perpétuer elle-même, mais de rendre possible la transmission du sens. Lorsque l’administration commande à la parole spirituelle, l’ordre est inversé. Lorsque le pouvoir matériel tient en laisse la parole du maître, la communauté perd son âme. 

Mais la pensée d’Abécassis ne se limite pas à une critique interne du religieux. Elle ouvre une voie plus vaste : celle d’un dialogue fécond entre Torah et philosophie, entre Jérusalem et Athènes. Athènes représente la raison, la science, la recherche de la vérité objective, la connaissance de ce que les choses sont. Jérusalem représente le sens, la relation, la responsabilité, la question de ce que l’homme doit faire avec ce qu’il sait. La science peut dire ce qu’est l’eau, l’atome, le corps, la technique ; elle ne peut pas dire à elle seule comment l’homme doit user de cette connaissance pour ne pas détruire le monde. La Torah, elle, ne remplace pas la science ; elle donne une orientation à l’usage humain de la vérité.

C’est pourquoi Abécassis refuse l’idée simpliste selon laquelle “tout serait dans la Torah”. Non, la Torah ne contient pas les plans d’un avion, les équations de la physique moderne, les traitements médicaux ou les technologies numériques. Mais elle contient une manière d’interroger l’usage de tout cela. Elle ne dispense pas d’apprendre la sagesse des nations, la Hokhma ; elle l’exige. Une Torah coupée de la philosophie, des sciences, de l’art, de la littérature et de l’histoire devient une Torah mutilée par ceux qui croient la protéger. Inversement, une philosophie coupée de la Torah peut devenir une intelligence sans boussole, capable de produire des moyens immenses sans finalité humaine. 

La grandeur de la pensée d’Abécassis est là : elle ne choisit pas entre fidélité et modernité. Elle montre que l’enracinement véritable rend possible l’ouverture. Le Juif qui connaît ses textes n’a pas peur de Platon, de Kant, de la science ou de la poésie. Il ne les subit pas comme des menaces ; il les rencontre comme des interlocuteurs. La Torah n’a pas besoin de s’enfermer pour demeurer elle-même. Elle a besoin d’être étudiée avec assez de profondeur pour parler au monde entier.

De ce point de vue, la tradition n’est pas un passé qui pèse sur les vivants, mais une mémoire qui les rend responsables. La mémoire, chez Abécassis, n’est pas simple conservation. Elle est une force intérieure. L’enfant du Mellah apprenait les textes avant même de les comprendre entièrement, parce que la mémoire préparait l’intelligence future. Mais cette mémoire ne devait pas rester accumulation ; elle devait devenir activation. La tradition réussie n’est pas celle qui produit des répétiteurs, mais celle qui produit des héritiers capables de rouvrir les textes devant les questions nouvelles.

C’est ici que se trouve le cœur de sa pensée sur la transmission. Transmettre, ce n’est pas seulement faire passer un contenu. Ce n’est pas remplir une tête, imposer une pratique, fabriquer une identité défensive. Transmettre, c’est donner à l’autre le désir de transmettre à son tour. Une génération a réussi non pas lorsqu’elle a obtenu l’obéissance de la suivante, mais lorsqu’elle lui a donné assez d’amour, d’intelligence et de liberté pour qu’elle veuille prolonger l’aventure. La transmission n’est pas la reproduction d’un modèle ; elle est la naissance d’une responsabilité.

Ainsi comprise, la religion juive cesse d’être une fermeture. Elle devient une école de l’humain. Elle enseigne que le particulier juif n’a de sens que s’il porte une responsabilité universelle. Israël n’est pas élu pour se contempler lui-même, mais pour rappeler à l’humanité que l’homme n’est pas seulement un vivant biologique, un producteur, un consommateur ou un technicien. Il est un être appelé à répondre. Répondre de l’autre, répondre du monde, répondre de l’usage qu’il fait de sa puissance.

Abécassis nous oblige donc à sortir de deux paresses : la paresse laïque qui croit qu’il suffit de quitter la tradition pour devenir libre, et la paresse religieuse qui croit qu’il suffit de répéter la tradition pour lui être fidèle. Contre ces deux impasses, il propose une voie plus difficile : étudier, questionner, transmettre, dialoguer, actualiser. La Torah n’est vivante que lorsqu’elle rencontre l’intelligence. La philosophie n’est féconde que lorsqu’elle accepte la question du sens. La tradition n’est fidèle à elle-même que lorsqu’elle engendre des hommes capables de la continuer autrement.

En définitive, la pensée d’Armand Abécassis est une protestation contre toutes les réductions du judaïsme : réduction au rite, réduction au dogme, réduction à l’institution, réduction à l’identité, réduction à la superstition. Elle rappelle que le judaïsme est d’abord une aventure de conscience. Une aventure où la mémoire devient intelligence, où l’étude devient responsabilité, où le maître rend libre, où la Torah dialogue avec la sagesse universelle, et où transmettre signifie rallumer le feu plutôt que conserver les cendres. 

Que son souvenir soit beni!

Rony Akrich, 70 ans, est écrivain, essayiste et conférencier en Israël. Fondateur en 2018 de l’Université Populaire Gratuite / Café Daat, active à Jérusalem et à Ashdod, il œuvre à rendre accessibles la philosophie, la pensée hébraïque et la culture générale au public israelien.

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