Le Rav Yissakhar Shlomo Teichtal, que Dieu venge son sang, auteur du livre Em Habanim Semeha, fut l’un des grands rabbins de Hongrie-Slovaquie dans la génération qui précéda la Shoah et pendant les années mêmes de la catastrophe. Né en 1885, il exerça comme rabbin, dayan et décisionnaire halakhique, profondément enraciné dans l’univers rabbinique orthodoxe de l’Europe centrale. Au début de son parcours, il s’opposa au sionisme, comme cela était courant dans les milieux où il vivait et agissait. Mais au cœur de l’effroi de la Shoah, lorsque le monde juif d’Europe s’effondrait sous ses yeux, s’opéra en lui une transformation spirituelle, morale et historique profonde. Du fond même de la destruction, il réexamina la question de la Terre d’Israël, de l’aliyah, de l’exil, de la construction du pays et de la responsabilité nationale du peuple d’Israël.
Son grand livre, Em Habanim Semeha, écrit à Budapest en pleine Shoah, est un témoignage rare de courage spirituel. C’est le livre d’un grand rabbin qui n’a pas peur de dire : nous nous sommes trompés. Nous nous sommes trompés lorsque nous nous sommes opposés au retour sur la terre. Nous nous sommes trompés lorsque nous avons cru qu’il était possible d’attendre la rédemption dans la passivité. Nous nous sommes trompés lorsque nous avons rejeté l’entreprise sioniste parce que ses dirigeants n’étaient pas des Juifs pratiquants au sens habituel du terme. Nous nous sommes trompés lorsque nous n’avons pas compris que, parfois, l’histoire elle-même frappe aux portes de la maison d’étude et demande à la Torah de sortir de son retrait pour devenir une force de responsabilité, de construction et de vie.
L’une des idées centrales du livre est le principe de la responsabilité collective au sein du peuple d’Israël. Pour le Rav Teichtal, le peuple juif n’est pas une somme d’individus religieux, chacun soucieux de sa seule perfection personnelle. Israël est un corps vivant, historique et spirituel. Le destin de l’individu est lié au destin du collectif ; et lorsque le collectif est en danger, en exil, divisé, affaibli ou gagné par l’indifférence, aucun Juif n’a le droit de dire : j’ai sauvé mon âme, cela me suffit.
Le principe selon lequel tout Israël est garant l’un de l’autre ne reste pas chez lui une belle formule. Il devient une obligation concrète. La garantie mutuelle n’est pas seulement charité, prière ou étude. Elle est port du fardeau. Elle est participation au destin. Elle est disponibilité à se lever, à monter en Israël, à construire, à défendre, à assumer la responsabilité historique du peuple. Un Juif n’est pas seulement responsable du respect d’une mitsva privée par son prochain ; il est aussi responsable de l’existence du peuple sur sa terre, de son indépendance, de sa sécurité et de son édification.
De là découle la critique aiguë que le Rav Teichtal adresse à une partie de la direction rabbinique de son temps. Il vit que cette direction, principalement dans les milieux orthodoxes et exiliques, souffrait d’une déficience tragique. Non parce qu’elle n’étudiait pas la Torah, non parce qu’elle ne gardait pas les commandements, mais parce qu’elle n’avait pas reconnu l’heure. Elle ne voyait dans le sionisme qu’une entreprise de sécularisation, sans discerner qu’au cœur même de cette œuvre sioniste, avec toutes ses faiblesses et ses défauts, se jouait le retour d’Israël sur sa terre. Elle craignait les pionniers laïques, mais ne se demanda pas suffisamment pourquoi ce sont précisément eux qui portaient le fardeau que le monde de la Torah aurait dû porter en premier.
Telle fut la tragédie : la Torah fut préservée, mais la responsabilité nationale fut manquée. La maison d’étude continua de prier pour Sion, mais ne sut pas toujours se joindre à sa reconstruction. L’amour de la Terre resta dans les poèmes liturgiques, les larmes et les nostalgies, mais ne devint pas toujours aliyah, implantation, travail, défense et don de soi.
Le Rav Teichtal plaida largement en faveur des pionniers. Il ne ferma pas les yeux sur leur laïcité, mais comprit que leurs actes dans la construction du pays possédaient une valeur immense. Parfois, tel est l’esprit qui traverse ses paroles, un homme éloigné de la Torah peut porter le fardeau national, tandis qu’un homme craignant Dieu peut s’y soustraire. Ce n’est pas une affirmation facile, mais elle est tranchante : le critère n’est pas seulement ce qu’un homme proclame, mais ce qu’il fait pour l’ensemble d’Israël.
Et cela ne relève pas seulement du passé. Cette déficience tragique continue, sous diverses formes, jusqu’à aujourd’hui. Elle apparaît dans la question de l’aliyah vers la Terre d’Israël, et plus encore dans la question du service militaire et du port du fardeau sécuritaire.
Concernant l’aliyah, de larges parties du monde juif religieux continuent encore de considérer l’exil comme s’il était une situation normale. La Terre d’Israël demeure pour elles un centre de prières, de dons, de visites et de tombeaux de justes, mais pas toujours un centre de vie obligatoire. Après la création de l’État d’Israël, après le rassemblement des exilés, la résurrection de l’hébreu, la construction du pays et l’établissement d’une souveraineté juive, il devient difficile de continuer à présenter l’exil comme une option spirituelle équivalente. Celui qui éduque à aimer la Terre d’Israël de loin seulement, sans faire de l’aliyah un objectif religieux, moral et historique, manque la profondeur de l’heure.
Mais la douleur la plus grande se trouve dans la question du service militaire. Il n’existe aucune possibilité morale, toranique et nationale d’affirmer qu’une partie du peuple portera dans sa chair le danger de la guerre, tandis qu’une autre partie proclamera que sa Torah l’exempte de la responsabilité commune. L’étude de la Torah est le fondement de notre vie, mais elle ne peut devenir un mécanisme d’évitement collectif. La Torah n’a pas été donnée pour dispenser l’homme du destin de son peuple, mais pour l’y engager plus profondément encore.
Ici résonne la question éternelle de Moïse adressée aux tribus de Gad et de Ruben. Moïse réagit avec colère : « Vos frères iraient-ils à la guerre tandis que vous resteriez ici ? Et pourquoi décourageriez-vous le cœur des enfants d’Israël de passer vers le pays que l’Éternel leur a donné ? » (Nombres 32, 6-7).
Moïse craint que si ces tribus ne participent pas à la guerre d’Israël, elles n’affaiblissent le moral de tout le peuple. Son accusation n’est pas seulement halakhique ; elle est morale et psychologique, nationale et toranique. Peut-on faire partie de l’alliance sans porter le fardeau de l’alliance ? Peut-on bénéficier de l’existence d’un État hébreu, de sa sécurité, de ses infrastructures, de son économie, de ses institutions et de son armée, tout en disant : votre guerre n’est pas la nôtre ?
Il existe, dans le monde orthodoxe, de nombreux individus qui s’engagent, servent, se portent volontaires et portent le fardeau, et il faut les respecter profondément. Il existe aussi, dans le monde laïque, des cas de refus ou d’évitement du service, et il ne faut pas le nier. Mais la différence de principe est immense : dans le monde laïque, l’évitement du service n’est pas une idéologie collective. En revanche, dans certaines parties du monde orthodoxe, l’exemption du service militaire est devenue une position publique, éducative et rabbinique. C’est là que réside la gravité. Non dans la faiblesse d’individus, mais dans la transformation du refus de porter le fardeau en système.
Cette critique n’est pas dirigée contre la Torah. Au contraire. Elle vient de l’amour de la Torah et du désir de la sauver de la profanation de son nom. Une Torah qui ne porte pas le fardeau du collectif perd de sa force morale. Une Torah qui n’entend pas les pleurs des mères envoyant leurs fils au combat, une Torah qui ne ressent pas le sang des soldats, une Torah qui ne se tient pas aux côtés du peuple à l’heure de la guerre, ne peut prétendre représenter pleinement la volonté de Dieu.
C’est pourquoi le message qui se dégage du Em Habanim Semeha, si seulement on prenait la peine de l’étudier, demeure vivant et brûlant aujourd’hui encore : il n’y a pas de sainteté privée sans responsabilité collective. Il n’y a pas de Torah entière sans participation au fardeau du peuple. Il n’y a pas de véritable amour d’Israël sans participation à son destin historique. Et il n’y a pas d’attente de la rédemption sans acte humain construisant son chemin.
La direction rabbinique de notre temps doit retrouver un courage semblable à celui du Rav Teichtal, que Dieu venge son sang. Elle doit dire clairement : la Terre d’Israël n’est pas seulement une mémoire, elle est une obligation. L’État d’Israël n’est pas seulement un cadre politique, il est l’instrument historique dans lequel se joue aujourd’hui le destin du peuple juif. Tsahal n’est pas l’armée des « autres », il est le bouclier concret des vies d’Israël. Et les étudiants des yeshivot ne sont pas en dehors de l’alliance du destin. Ils en sont au cœur.
Ce sont précisément les fils de la Torah qui devraient être les premiers à dire : nous étudions la Torah, et c’est pourquoi nous ne fuyons pas le peuple. Nous croyons à la rédemption, et c’est pourquoi nous participons à sa construction. Nous faisons partie de l’ensemble d’Israël, et c’est pourquoi nous portons son fardeau.
Tout Israël est garant l’un de l’autre, non seulement dans la maison d’étude, mais aussi dans le pays, dans l’État, à la frontière, dans l’armée, dans l’aliyah et dans l’édification de la vie souveraine d’Israël.
Rony Akrich est écrivain, essayiste, penseur et conférencier en Israël.
Fondateur de l’Université Populaire Gratuite à Jérusalem et à Ashdod.
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