La prophétie de Jérémie ne commence ni par une menace ni par une condamnation, mais par un souvenir : « Je me souviens de la fidélité de ta jeunesse, de l’amour de tes fiançailles, lorsque tu me suivais au désert, dans une terre inculte. » Avant de reprendre Israël, le prophète lui rappelle son origine. Non pas une époque de perfection, mais un temps où le peuple possédait une direction. Il ne disposait ni d’une puissance politique, ni d’une économie florissante, ni d’institutions solides ; pourtant il savait d’où il venait et vers quel horizon il avançait.
C’est précisément là que commence la tragédie. Israël s’établit, bâtit des villes, fonde un État, accumule la richesse et la puissance. Mais, au cœur même de cette réussite, il perd peu à peu la conscience de sa vocation. Les structures se renforcent tandis que le sens s’affaiblit. Les moyens se perfectionnent, mais la finalité disparaît.
Lorsque Jérémie demande : « Quelle injustice vos pères ont-ils trouvée en moi pour s’éloigner de moi et courir après le néant ? », il ne formule pas seulement un reproche religieux. Il énonce une vérité anthropologique : l’homme finit toujours par ressembler à ce qu’il adore. Celui qui poursuit le pouvoir devient dominé par la logique de la domination ; celui qui ne vit que pour l’argent réduit toute réalité à une valeur marchande ; celui qui cherche avant tout l’image finit par devenir prisonnier de son apparence. Celui qui poursuit le vide devient lui-même vide.
L’homme moderne n’est pas moins idolâtre que celui de l’Antiquité. Il adore simplement d’autres divinités : l’opinion publique, les réseaux sociaux, la performance, la consommation, la technologie, l’idéologie ou la reconnaissance sociale. L’ancien savait quand il pénétrait dans un temple ; le moderne transporte son temple dans sa poche. Son téléphone lui indique ce qu’il faut penser, craindre, admirer ou condamner. Il est connecté au monde entier, mais de plus en plus déconnecté de la source qui pourrait donner une profondeur à son existence.
C’est dans ce contexte que prend tout son sens l’image centrale de Jérémie : « Ils m’ont abandonné, moi, la source d’eau vive, pour se creuser des citernes, des citernes fissurées qui ne retiennent pas l’eau. » Le prophète distingue deux fautes. La première consiste à abandonner la source ; la seconde à fabriquer des substituts. Le problème n’est donc pas seulement la perte de la foi, mais la construction d’un univers artificiel incapable de nourrir durablement la vie.
Cette image décrit avec une étonnante précision notre civilisation. Jamais l’humanité n’a possédé autant de moyens techniques, scientifiques et économiques. Nous savons produire, communiquer, voyager, soigner et calculer avec une efficacité inédite. Pourtant nous savons de moins en moins pourquoi nous faisons tout cela. Nous possédons la puissance sans toujours posséder la mesure. Nous revendiquons des droits sans réfléchir à nos devoirs. Nous accumulons les informations sans acquérir davantage de sagesse. Notre crise n’est pas une crise des moyens ; elle est une crise des sources.
La source n’est pas une nostalgie du passé. Elle désigne ce qui fonde le sens, la mémoire, la responsabilité et les limites. Une société qui perd sa source devient prisonnière des modes intellectuelles. Elle parle d’identité sans savoir la définir, de liberté sans savoir à quoi elle doit servir, d’unité sans pouvoir dire ce qui unit réellement ses membres.
Israël lui-même est confronté à cette interrogation. L’État a accompli une œuvre historique exceptionnelle : renaissance d’une langue, rassemblement des exilés, souveraineté retrouvée, développement scientifique, économique et culturel. Mais cette réussite soulève une question plus profonde : sommes-nous revenus sur notre terre uniquement pour devenir un État semblable aux autres, ou pour redonner naissance à une civilisation hébraïque fondée sur la responsabilité, la justice, la mémoire et la vocation ?
Cette interrogation dépasse largement le domaine religieux. Elle concerne la philosophie politique, la culture et l’avenir de la nation. Un État peut fonctionner efficacement tout en perdant son âme. Il peut gagner des guerres tout en échouant à former des hommes capables de responsabilité. Il peut produire des citoyens instruits sans former des consciences.
Lorsque le débat public se réduit à la conquête du pouvoir, lorsque chaque camp prétend incarner seul la vérité et considère son adversaire comme une menace existentielle, nous entrons précisément dans l’univers des « citernes fissurées ». Les mots demeurent, mais leur contenu s’évanouit. On invoque l’unité tout en vivant de la division. On célèbre la démocratie tout en contestant la légitimité de ceux qui pensent autrement. On parle de liberté tout en redoutant la pensée indépendante.
Jérémie rappelle le désert parce que c’est là que le peuple, malgré sa fragilité, possédait une direction. L’abondance porte toujours en elle le risque de l’oubli. L’homme finit par croire qu’il s’est construit lui-même, qu’il ne doit plus rien à son histoire, à sa langue ou aux générations qui l’ont précédé.
Or la véritable liberté ne consiste pas à effacer son héritage, mais à le recevoir lucidement, à le transformer et à le transmettre. Les racines ne sont pas une prison ; elles rendent la croissance possible. Un arbre déraciné ne devient pas universel : il meurt. Il en va de même des peuples.
La vocation biblique n’invite pas Israël au repli sur lui-même, mais à devenir une bénédiction pour les autres nations. C’est pourquoi la tradition prophétique associe constamment souveraineté et justice, identité et responsabilité, mémoire et avenir. Les prophètes n’ont jamais réduit la foi au culte ; ils exigeaient également la justice sociale, la protection du faible, la limitation du pouvoir et la fidélité à l’alliance.
Il existe ainsi une différence essentielle entre une idéologie et une source. L’idéologie cherche toujours à vaincre. La source cherche à faire vivre. L’idéologie divise le monde entre les purs et les coupables ; la source rappelle à chacun que son pouvoir demeure limité et qu’il est responsable de ses actes.
La question de Jérémie demeure donc d’une actualité saisissante : à quelle eau nous abreuvons-nous ? À celle de la responsabilité, de la mémoire et du sens, ou à celle des substituts que sont la consommation, la peur, les appartenances partisanes et le culte de l’image ?
Selon Jérémie, les civilisations ne s’effondrent pas d’abord parce qu’un ennemi franchit leurs murailles. Elles commencent à mourir lorsque ces murailles ne protègent plus rien qui mérite réellement d’être défendu.
C’est aussi la raison de l’espérance. Si la destruction commence par la perte de la source, la reconstruction commence par la redécouverte de cette source. Il ne s’agit pas de revenir mécaniquement au passé, mais de retrouver la question essentielle : qui sommes-nous, que devons-nous les uns aux autres et quelle forme d’humanité voulons-nous transmettre ?
Notre époque n’a pas seulement besoin de nouvelles institutions ou de nouveaux dirigeants. Elle a besoin d’une nouvelle fidélité à ce qui donne un sens à l’existence. Elle n’a pas seulement besoin d’accords politiques, mais d’une alliance morale capable de soutenir les désaccords sans détruire la communauté.
« Je me souviens de la fidélité de ta jeunesse » n’est pas un regret romantique. C’est un appel adressé à un peuple devenu adulte : retrouver non pas son innocence, mais son orientation ; non pas sa naïveté, mais sa vocation ; non pas seulement sa puissance, mais la responsabilité qui lui donne sa légitimité.
La grande question philosophique que Jérémie adresse encore à notre temps est d’une simplicité désarmante : continuerons-nous à creuser des citernes fissurées, ou aurons-nous le courage de revenir à la source des eaux vives ?
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