Ou comment transformer le Ciel en bureau des exemptions. Par Rony Akrich

by Rony Akrich
Ou comment transformer le Ciel en bureau des exemptions. Par Rony Akrich

Ce n’est pas la foi. C’est son cadavre administré. Ce n’est pas la Torah. C’est sa doublure bureaucratique. Ce n’est pas l’étude sacrée. C’est son emploi comme papier peint métaphysique sur les murs d’un arrangement politique. On ne propose pas une loi pour sanctifier la Torah ; on propose une loi pour sanctuariser l’exception. On ne parle pas de l’âme d’Israël ; on vend, sous emballage biblique, la séparation organisée du destin commun.

Il faut le dire sans détour : la proposition de Loi fondamentale sur l’étude de la Torah n’est pas une loi pour la Torah. C’est une loi contre l’esprit de la Torah. Elle prend le mot le plus sacré du peuple d’Israël pour l’enrôler dans une opération de protection communautaire, de séparation civique et de marchandage gouvernemental.

La comédie commence par des mots nobles. On dit “Torah”, et chacun baisse la voix. On dit “étude”, et les consciences retirent leurs chaussures. On dit “héritage”, et l’objection devient presque profanation. La machine connaît son métier : un mot sacré suffit à couvrir un calcul très profane.

Personne, en Israël, ne nie que l’étude de la Torah soit une valeur fondamentale de notre héritage. La Torah a gardé le peuple d’Israël dans l’exil, les ghettos, les maisons d’étude, les communautés dispersées. Elle fut demeure intérieure quand nous n’avions plus de demeure extérieure. Mais ce qui fut refuge dans l’exil ne peut devenir exemption dans la souveraineté. Ce qui a maintenu un peuple sans État ne peut servir à déchirer un État existant en deux peuples : celui qui sert, combat, travaille, paie, veille, enterre parfois ses enfants ; et celui qui réclame une reconnaissance constitutionnelle pour ne pas porter le même fardeau.

Voilà le tour de passe-passe : parler de Torah pour organiser une exception, d’héritage pour sanctifier un privilège, de sainteté pour couvrir une fracture. Cette loi ne vient pas élever la Torah jusqu’à tout Israël. Elle vient la confisquer au profit d’un secteur. Elle ne relie pas la maison d’étude à l’armée, à l’hôpital, au travail, à la frontière, à la cité. Elle protège une séparation, l’habille de mots éternels, puis l’installe au cœur de la Loi fondamentale.

Il faut admirer cette manière d’appeler “fondamentale” une loi qui sape le vivre ensemble. Qu’est-ce qu’une nation, sinon une communauté de devoirs avant d’être une distribution de droits ? Qu’est-ce qu’un État hébreu souverain, sinon le refus de rester des communautés dépendantes, réfugiées dans l’étude parce qu’elles n’avaient ni armée, ni terre, ni responsabilité politique ? Et voilà que l’on voudrait transformer la souveraineté retrouvée en ghetto climatisé et subventionné.

C’est ici que l’opium agit dans toute sa puissance. Non comme une foi vivante, mais comme une drogue sociale raffinée : elle anesthésie la douleur, endort la question, remplace la pensée par l’obéissance, et apprend à tout un secteur à appeler la paralysie fidélité. Au lieu de demander pourquoi l’homme est pauvre, dépendant, privé de savoir, le mécanisme lui apprend à voir dans tout cela un décret du Ciel, une épreuve de foi. Ainsi la détresse devient monnaie politique, l’ignorance capital de domination, et la peur matière première de fausse sainteté.

Je ne combats pas la foi, je combats sa caricature. Je suis contre la bigoterie, contre les grenouilles de bénitier, contre la foi du charbonnier lorsqu’elle devient vertu officielle de l’abrutissement. Je suis contre cette religion de basse intensité qui confond la profondeur avec l’obscurité, la fidélité avec la répétition, l’humilité avec l’effacement, la piété avec la peur. Une foi qui interdit de penser n’est pas une foi modeste ; c’est une police intérieure.

Cette loi n’est pas seulement une erreur politique. Elle est le symptôme institutionnel d’un vieux mensonge spirituel : faire passer la servitude pour de la fidélité, l’évitement du devoir commun pour une vocation supérieure. Elle ne protège pas la Torah ; elle protège un système qui a besoin de la Torah comme d’un alibi. Elle transforme l’étude en paravent, en immunité, en dispositif de séparation civique.

On dira que la comparaison directe entre étudiants de Torah et soldats a été retirée. Mais c’est précisément parce qu’elle a dû être retirée que le scandale apparaît. Même effacée du texte, elle demeure dans son esprit : fabriquer une équivalence morale entre celui qui risque sa vie pour le destin commun et celui qui reçoit un statut particulier pour rester à l’écart.

Il faut répondre à l’argument du ghetto de Varsovie. Oui, des enfants d’Israël y étudièrent la Torah dans les caves, sous la terreur. Mais il est interdit de profaner leur mémoire. Dans le ghetto de Varsovie, on étudiait parce qu’il n’y avait pas d’État hébreu. Ici, on étudie parce qu’il y a un État hébreu. Là-bas, il n’y avait ni souveraineté, ni armée, ni Knesset. Ici, il y a Tsahal, une terre, une responsabilité nationale. Le ghetto fut une catastrophe. L’État d’Israël est la réponse à cette catastrophe.

La Torah véritable n’est pas sectorielle. Elle ne dit pas : j’étudie, donc tu combattras. Elle ne dit pas : je garde l’âme, donc tu garderas le corps. Elle ne dit pas : ton fils ira au front, le mien recevra une consécration juridique. La Torah fut donnée à un peuple entier, non à un parti, non à un appareil politique.

Lorsque la Torah sert à éviter le destin commun, elle est profanée. Lorsqu’elle devient levier budgétaire, elle est profanée. Lorsqu’elle dresse un mur entre frères, elle est profanée. Lorsqu’elle devient la Loi fondamentale d’un secteur au lieu d’être l’âme vivante d’un peuple, elle est profanée.

On répète que l’étude a sauvé Israël. Non. Elle a sauvé la mémoire, l’espérance, la fidélité, l’identité. Mais elle n’a pas sauvé les corps livrés sans défense aux violences de l’histoire. La Shoah prouve qu’il est interdit au peuple d’Israël d’être de nouveau sans force. Le ghetto de Varsovie n’est pas un argument pour l’exemption. Il est un cri pour la souveraineté.

Ce gouvernement portera une responsabilité historique s’il laisse passer cette loi. Il aura transformé une question nationale en monnaie de survie politique. Il aura humilié le service, affaibli l’unité, dressé le privilège contre le sacrifice, transformé la Torah en instrument de séparation.

Alors il faut dire à la Knesset, aux ministres, aux rabbins fonctionnaires, aux marchands d’immunité sacrée : n’osez pas transformer la Torah en loi de séparation. N’osez pas inscrire dans l’éternité juridique une injustice du présent. N’osez pas parler au nom de tout Israël quand vous protégez les privilèges d’un seul secteur.

Israël a besoin de Torah, mais d’une Torah souveraine, courageuse, morale, nationale, responsable. Une Torah qui ne fuit pas l’histoire, mais y entre. Une Torah qui ne sacralise pas l’abri, mais construit l’homme. Une Torah qui ne sépare pas les frères, mais les ramène à l’alliance commune.

Nous n’accepterons pas que le Ciel serve de rideau à la lâcheté civique. Nous n’accepterons pas que la Torah devienne le cachet officiel d’une caste. Nous n’accepterons pas qu’une partie du peuple porte les cercueils pendant qu’une autre rédige, au nom de Dieu, ses certificats d’absence.

Le peuple d’Israël n’est pas revenu sur sa terre pour ramper sous une exemption sacrée. Il est revenu pour redevenir un peuple hébreu vivant, debout, responsable, souverain.

Un seul peuple. Un seul destin. Une seule responsabilité. Servir ensemble, ou cesser de parler au nom de tous. Une Torah vivante, et non son masque. Une nation debout, et non une addition de privilèges.

Rony Akrich est écrivain, essayiste, conférencier et enseignant en Israël. Fondateur de l’Université Populaire Gratuite / Café Daat à Jérusalem et Ashdod, il consacre son travail à la transmission de la pensée hébraïque, de la philosophie, de l’historiosophie biblique et de la culture générale.

À travers ses cours, conférences, publications et interventions publiques, il propose une lecture vivante de la Bible hébraïque comme pensée de l’histoire, de la responsabilité, de la souveraineté et de la liberté morale. Son œuvre, en français et en hébreu, relie les grandes traditions spirituelles et philosophiques aux enjeux éthiques, culturels et politiques de notre temps. Depuis ces dernières années, plusieurs de ses textes sont également traduits en anglais, en espagnol et en russe.

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