Historiosophie de la parashat Balak : la bénédiction peut se perdre de l’intérieur. Par Rony Akrich

by Rony Akrich
Historiosophie de la parashat Balak : la bénédiction peut se perdre de l’intérieur. Par Rony Akrich

La paracha Balak aurait pu s’achever dans la splendeur. Tout semblait conduire à cette scène où la haine se retourne contre elle-même, où la bouche appelée pour maudire devient malgré elle l’instrument d’une bénédiction. Balak voulait frapper Israël par la parole. Il savait qu’un nom défiguré peut précéder une destruction. Bilam devait donner à cette peur la solennité du sacré, dire qu’Israël était une menace, une anomalie, un peuple à réduire. Mais la parole se renverse, la malédiction échoue, et l’ennemi devient témoin involontaire de ce qu’il voulait abolir : « Qu’elles sont belles tes tentes, Jacob, tes demeures, Israël. »

On pourrait croire que tout est dit. Israël a été protégé, le peuple est béni, l’ennemi déjoué. Mais la Torah n’offre jamais une consolation qui dispenserait l’homme de se juger lui-même. À peine les bénédictions prononcées, Israël tombe à Baal-Peor. Le peuple que Balak n’a pas vaincu de l’extérieur, que Bilam n’a pas atteint par la parole hostile, se laisse blesser de l’intérieur. Le danger ne vient plus du sommet des montagnes de Moab, mais du cœur même du camp.

C’est là que la paracha devient brûlante en juin 2026. Israël connaît les Balak de l’histoire : les peurs qu’il provoque, les coalitions dressées contre lui, les discours qui transforment son existence en faute première. Il connaît aussi les Bilam modernes, ces producteurs de langage qui donnent à la haine le visage de la morale, à l’obsession le vocabulaire du droit. Pourtant la Torah refuse que cette vérité devienne une excuse. Israël n’est pas tombé sous la malédiction de Balak. Il n’a pas été détruit par Bilam. Il tombe à Baal-Peor.

Baal-Peor n’est pas seulement une faute antique. Il est le nom biblique d’une défaite intérieure, le moment où un peuple cesse de veiller sur ses frontières morales, où il confond ouverture et dissolution, liberté et abandon, pluralité et indifférence, désir et vérité. Aristote aurait compris cette leçon : une cité ne tient pas seulement par ses lois ou ses murailles, mais par les mœurs qu’elle forme. La politique n’est pas seulement une technique de gouvernement ; elle est une pédagogie du caractère. Baal-Peor dit cela dans la langue biblique : la défaite commence lorsque le désir n’est plus éduqué, lorsque la liberté n’a plus de forme.

Maïmonide aurait reconnu ici une question de formation intérieure. L’homme ne devient pas juste parce qu’il affirme la justice, mais parce qu’il travaille ses inclinations, corrige ses excès, apprend la mesure, transforme l’habitude en vertu. Il en va de même pour un peuple. Israël ne devient pas fidèle à sa vocation parce qu’il proclame son attachement à la Torah, à la terre ou à la mémoire. Il le devient lorsque ces mots descendent dans les comportements, l’éducation, le langage public, la manière de traiter le frère, l’adversaire, le faible.

Kant rejoint ici l’exigence biblique. Être libre, ce n’est pas faire ce que l’on désire ; c’est ne pas être esclave de ce que l’on désire. Baal-Peor représente l’illusion des époques décadentes : croire que la rupture des limites libère l’homme, alors qu’elle le livre à ses impulsions. La sortie d’Égypte n’avait pas pour but de produire des individus sans loi, mais un peuple capable de recevoir au Sinaï une loi plus haute que ses appétits immédiats.

Spinoza aide aussi à comprendre cette chute. Les hommes se croient libres parce qu’ils ignorent les causes qui les déterminent. Ils imaginent choisir, alors qu’ils obéissent souvent à leurs passions, à leurs peurs, à leurs désirs mal compris. Baal-Peor est ce moment où Israël cesse de lire ce qui agit en lui. Il ne transforme plus ses passions en responsabilité ; il les sacralise. L’idolâtrie n’est donc pas seulement l’adoration d’un faux dieu. Elle est une fausse lecture de soi.

Nietzsche aurait reconnu ici l’épuisement d’un peuple qui ne sait plus créer de valeurs et se contente de réagir. Lorsqu’un peuple n’a plus de grandeur intérieure, il peut dénoncer sans cesse ses ennemis et chercher dans leur haine la confirmation de son existence. Mais une vocation ne vit pas seulement de réaction. Israël n’est pas appelé à être uniquement le peuple qui survit contre ceux qui le maudissent. Il est appelé à créer une forme de vie, à produire de la hauteur, de la justice, de la parole vraie.

Levinas nous aide à nommer ce qui se perd lorsque Baal-Peor triomphe : le visage de l’autre. Une société se corrompt lorsque l’autre n’est plus une présence qui m’oblige, mais un objet que j’utilise, un obstacle que j’écrase, un électeur que je séduis, un ennemi que je caricature, un frère que je soupçonne. La vocation d’Israël ne peut se réduire à la survie. Survivre est indispensable, mais ne suffit pas.

Buber dirait que Baal-Peor commence lorsque le Je-Tu se dégrade en Je-Cela. L’autre n’est plus rencontré ; il est utilisé, classé, mobilisé. La relation devient stratégie, le langage instrument, la politique manipulation. Les tentes de Jacob ne sont belles que si elles abritent encore parole, pudeur, écoute et responsabilité mutuelle.

Hans Jonas ajouterait que la vraie question morale est celle de ce que nous rendons possible après nous. Une génération n’a pas le droit de consommer l’avenir moral d’un peuple pour ses urgences, ses passions politiques ou ses haines internes. Simone Weil éclaire cette exigence par l’idée d’enracinement : un peuple peut vivre sur sa terre et pourtant se déraciner intérieurement, s’il perd le lien entre mémoire et conduite, héritage et responsabilité.

La structure de la paracha apparaît alors : Balak représente la peur extérieure ; Bilam représente la parole corrompue ; Baal-Peor représente la décomposition intérieure. Trois ennemis, trois niveaux, trois épreuves. Le premier veut vaincre par la puissance politique. Le deuxième veut atteindre par la manipulation du langage. Le troisième ne nous attaque presque plus : il attend que nous nous défassions nous-mêmes.

En juin 2026, Israël doit entendre cela sans détour. Le danger extérieur existe, réel, violent, parfois mortel. Le nier serait une naïveté coupable. Mais faire de lui l’unique explication de tout serait une autre forme de mensonge. Un peuple peut avoir raison contre ses ennemis et pourtant tort contre lui-même. Il peut être injustement accusé par le monde et néanmoins avoir à s’examiner avec rigueur. La maturité biblique consiste à tenir ensemble deux vérités : il y a des ennemis ; nous pouvons nous abîmer nous-mêmes.

« Qu’elles sont belles tes tentes, Jacob » devient alors une question redoutable : nos tentes sont-elles encore belles ? Nos maisons sont-elles encore des lieux de transmission, de pudeur et de responsabilité ? Notre langue publique élève-t-elle les âmes ou les abaisse-t-elle ? Nos désaccords demeurent-ils encore à l’intérieur d’un peuple commun ?

La bénédiction n’est pas un compliment. Elle est une tâche. Être béni signifie être obligé : à plus de vérité, plus de tenue, plus de responsabilité. Un peuple peut vaincre tous les Balak et tous les Bilam du monde, et se perdre tout de même à Baal-Peor. Mais il peut aussi traverser les malédictions de l’histoire s’il reconstruit ses tentes, ses limites, son langage, son courage moral et sa fidélité profonde. C’est peut-être cela, aujourd’hui, la grande tâche d’Israël : ne pas seulement survivre à ses ennemis, mais redevenir digne de sa bénédiction.

Rony Akrich est écrivain, essayiste, conférencier et enseignant en Israël. Fondateur de l’Université Populaire Gratuite / Café Daat à Jérusalem et Ashdod, il consacre son travail à la transmission de la pensée hébraïque, de la philosophie, de l’historiosophie biblique et de la culture générale.

À travers ses cours, conférences, publications et interventions publiques, il propose une lecture vivante de la Bible hébraïque comme pensée de l’histoire, de la responsabilité, de la souveraineté et de la liberté morale. Son œuvre, en français et en hébreu, relie les grandes traditions spirituelles et philosophiques aux enjeux éthiques, culturels et politiques de notre temps. Depuis ces dernières années, plusieurs de ses textes sont également traduits en anglais, en espagnol et en russe.

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