Une démocratie qui ne se défend pas renonce à elle-même Par Rony Akrich

by Rony Akrich
Une démocratie qui ne se défend pas renonce à elle-même Par Rony Akrich

Le régime démocratique ne peut être une surface molle sur laquelle piétinent tous les ennemis de la loi au nom de l’idéologie, de la religion, du nationalisme, de l’identité, de la protestation ou du sentiment de discrimination. La démocratie n’est pas un suicide politique au nom d’une tolérance imaginaire. Elle est un espace de liberté, de débat, de protestation, de résistance, de foi, d’identité et de pluralité d’opinions, mais elle est aussi un cadre de loi, de souveraineté, de responsabilité et d’ordre public. Lorsque la liberté devient abandon, lorsque la protestation devient violence, lorsque l’identité collective devient prétexte à la délinquance, l’État doit se dresser dans toute sa force.

Le premier principe doit être clair, il n’existe d’immunité pour personne. Ni pour l’extrême droite, ni pour la gauche radicale, ni pour les ultraorthodoxes hors-la-loi, ni pour les Arabes israéliens impliqués dans la violence et l’incitation, ni pour les Bédouins impliqués dans la criminalité organisée ou les occupations illégales, ni pour les extrémistes qui cherchent à remplacer l’État de droit par la force du bras. Mais il faut le dire avec la même netteté, on ne punit pas une identité, on punit un acte. On ne persécute pas une communauté, on sanctionne un délinquant. On ne criminalise pas un secteur de la population, on criminalise la violence, l’incitation, la criminalité, la violation de la loi, le mépris des institutions de l’État et l’atteinte à l’ordre public.

Un État démocratique qui ne comprend pas cette distinction perd son chemin des deux côtés. S’il est trop faible, il laisse l’anarchie le ronger de l’intérieur. S’il est trop arbitraire, il devient lui-même ce qu’il prétend combattre. Il faut donc une politique claire, une main ferme, mais légale, une application résolue de la loi, mais égalitaire, une sanction dissuasive, mais non vengeresse, des centres de détention destinés à une rééducation civique obligatoire, mais sans humiliation ni oppression.

Platon avait déjà mis en garde contre le moment où l’excès de liberté se détache de la mesure, de la loi et de la responsabilité, pour se transformer en licence. Cette licence, à la fin, n’engendre pas davantage de liberté, mais la tyrannie. Aristote avait compris que la polis ne repose pas seulement sur des droits privés, mais sur la vertu, l’éducation civique et la fidélité au bien commun. Une société dont les citoyens ne se considèrent que comme détenteurs de droits, sans se reconnaître comme porteurs de devoirs, n’est pas une société libre, mais un assemblage de tribus rivales.

Dans la pensée moderne, Karl Popper a formulé l’un des avertissements les plus essentiels adressés à la démocratie, le paradoxe de la tolérance. Une société tolérante qui ne sait pas se défendre contre les forces intolérantes risque finalement de perdre sa tolérance même. Cela ne signifie pas qu’il faille faire taire le désaccord ou réprimer la critique. Au contraire, la critique est le souffle vital de la démocratie. Mais la violence n’est pas une critique. L’incitation n’est pas une protestation. L’atteinte aux citoyens n’est pas la liberté d’expression. Le mépris systématique de la loi n’est pas un combat d’idées, mais une attaque contre la condition même qui rend possible la vie commune.

Max Weber a rappelé que l’État moderne se définit par le monopole légitime de l’usage de la force. Lorsque des clans, des bandes, des milices idéologiques, des groupes religieux ou des factions politiques s’arrogent le droit d’exercer la force, ils ne violent pas seulement la loi, ils sapent la souveraineté elle-même. Un État qui ne reconquiert pas le monopole légal de la force cesse d’être un État au sens profond du terme.

Montesquieu a enseigné que la liberté politique n’est pas l’absence de loi, mais la sécurité qui naît d’une loi stable, connue et égale pour tous. Là où il n’y a pas d’application de la loi, il n’y a pas de liberté, mais de la peur. Là où il n’y a pas de justice, le fort domine le faible. Là où l’État recule, la rue, la bande, le fanatisme et la violence prennent sa place. L’application de la loi n’est donc pas l’ennemie de la liberté, elle en est la condition.

Hannah Arendt a distingué le pouvoir de la violence. Le véritable pouvoir politique naît des institutions, de la confiance, du consentement et de l’action commune. La violence surgit précisément lorsque l’autorité s’affaiblit. Ainsi, un État fort ne se mesure pas seulement au nombre de policiers, d’arrestations ou de sanctions, mais à sa capacité de rendre au citoyen le sentiment de la loi, de la confiance et du sens. Il doit punir ceux qui enfreignent la loi, mais aussi renforcer les fondements de la citoyenneté.

C’est pourquoi, aux côtés d’une sanction claire et dissuasive, doivent être mises en place des structures obligatoires de réparation civique, enseignement de la citoyenneté, connaissance des institutions de l’État, service public, travail au bénéfice de la communauté, rencontre avec les victimes d’infractions, responsabilité juridique et sociale, intériorisation renouvelée du sens de la vie dans un État souverain. Il ne s’agit pas de camps d’oppression, mais d’un cadre légal, contrôlé et égalitaire de réparation civique. Celui qui porte atteinte à la société n’a pas seulement besoin d’une peine, il a aussi besoin d’une confrontation profonde avec ses devoirs de citoyen.

Kant aurait rappelé qu’aucun homme n’a le droit de réclamer pour lui-même une exception à la loi générale. Celui qui exige la liberté pour lui-même tout en la refusant concrètement aux autres, celui qui justifie la violence au nom de sa foi, de sa douleur, de sa tribu ou de son idéologie, brise le fondement moral même de la société. John Rawls ajouterait qu’une loi juste est une loi que l’on peut accepter sans savoir à l’avance à quel groupe on appartiendra. De là découle le principe d’égalité, la même politique envers tous, la même sévérité envers tous, la même protection des droits de tous.

La tradition hébraïque le sait, elle aussi, avec une parfaite lucidité, « Prie pour la paix du royaume, car sans sa crainte, les hommes s’avaleraient vivants les uns les autres. » Il n’y a pas ici un culte de la force, mais une compréhension réaliste, sans crainte de la loi, sans autorité, sans justice, la société se dévore de l’intérieur. La souveraineté biblique elle-même n’est pas une force pour la force, elle est droit et justice, limite et responsabilité, alliance et devoir.

La conclusion est donc sans équivoque, la démocratie doit se défendre elle-même. Elle doit être large envers les opinions, mais intransigeante face à la violence. Généreuse envers la protestation, mais dure envers la délinquance. Ouverte à la critique, mais ferme face à l’incitation et à la destruction. Celui qui lève la main contre la loi, quel que soit son secteur, quel que soit son camp, doit savoir que l’État se dressera devant lui sans peur et sans favoritisme.

Un État fort n’est pas un État cruel. Un État fort est un État qui n’a pas peur d’appliquer ses lois, mais qui le fait avec justice, égalité et respect de la dignité humaine. Main ferme, oui. Vengeance, non. Souveraineté, oui. Arbitraire, non. Une application égale de la loi pour tous, tel est le véritable test d’une démocratie qui veut demeurer libre, juste et vivante.

Rony Akrich est écrivain, essayiste et conférencier en Israël. Fondateur en 2018 de l’Université Populaire Gratuite / Café Daat, à Jérusalem et Ashdod, il consacre son travail à la transmission de la pensée hébraïque, de la philosophie, de la culture générale et d’une parole libre sur les enjeux spirituels, moraux et politiques de notre temps.

© Rony Akrich, 2026. Tous droits réservés.

Related Videos