III. Du 9 Av au 7 octobre : pour un contrat social hébraïque. Par Rony Akrich

by Rony Akrich
III. Du 9 Av au 7 octobre : pour un contrat social hébraïque. Par Rony Akrich

Puis vint le 7 octobre 2023.

Ce jour ne fut pas seulement une attaque militaire, ni même seulement un massacre. Il fut une effraction dans notre conscience historique. Il révéla brutalement la fragilité de ce que nous pensions solide, la vulnérabilité de ce que nous croyions protégé et l’aveuglement de ceux qui s’imaginaient pouvoir se soustraire durablement au réel.

Nous avions un État, une armée puissante, des services de renseignement, des technologies admirées, une économie avancée. Nous pensions avoir quitté l’impuissance juive pour entrer définitivement dans la souveraineté hébraïque. Et pourtant, en quelques heures, des communautés furent abandonnées, des familles livrées à elles-mêmes, des citoyens contraints d’attendre un secours qui tardait à venir.

Le 7 octobre nous rappela qu’une souveraineté n’existe pas parce qu’elle se proclame. Elle existe lorsqu’elle protège, prévoit, écoute et répond. Elle n’est jamais un acquis définitif. Elle est une responsabilité quotidienne.

Depuis ce jour, les morts se sont ajoutés aux morts, les blessés aux blessés, les familles endeuillées aux familles déplacées. Des soldats sont tombés, des civils ont été arrachés à leur existence, des otages ont disparu derrière les murs de Gaza, des régions entières ont vécu dans l’attente, le deuil ou l’exil intérieur. Une génération porte désormais une fracture dont nous ne mesurons pas encore toutes les conséquences.

Et pourtant, lorsque revient le 9 Av, nous sommes invités à recommencer les mêmes gestes. Nous asseoir à terre. Lire les Lamentations. Rappeler Jérémie. Jeûner. Pleurer les deux Temples. Puis nous relever, reprendre nos habitudes et continuer comme auparavant.

Il y aurait là quelque chose d’intolérable si le rite ne produisait aucun bouleversement de notre conscience.

Je n’ai aucune envie de jeûner si le jeûne ne change rien. Je n’ai aucune envie de pleurer si les larmes nous dispensent de penser. Je n’ai aucune envie de réciter comme un perroquet des paroles que notre existence collective contredit chaque jour.

Il ne s’agit pas de condamner le jeûne en lui-même. Il s’agit de condamner le jeûne sans conséquence. La lamentation sans décision. La mémoire sans enseignement. La piété sans courage. La fidélité proclamée sans responsabilité assumée.

Un rite qui ne transforme pas l’homme devient un refuge contre l’Histoire. Une prière qui ne mène ni à la justice, ni à la lucidité, ni à l’action devient un bruit sacré destiné à couvrir le silence de la conscience.

Nous devons donc avoir l’audace d’aller à contre-courant.

Allons, soyons fous.

Faisons du 9 Av non plus seulement le jour où l’on s’assied à terre pour commémorer les catastrophes anciennes, mais celui où l’on s’assied ensemble pour empêcher les catastrophes futures.

Tout ce qui semble aujourd’hui privé de sens retrouverait sa profondeur si nous étions capables de nous réunir, tous courants confondus, et de nous demander comment une civilisation peut se perdre, comment une cité peut se décomposer, comment un État peut trahir sa raison d’être, comment une nation peut dilapider son indépendance et comment un peuple peut oublier son identité.

Voilà la véritable actualité du 9 Av.

Comment un peuple, après avoir tant désiré rentrer dans l’Histoire, peut-il de nouveau s’en retirer par aveuglement, par arrogance, par corruption, par haine ou par indifférence ? Comment une société souveraine peut-elle abandonner ses citoyens, ses frontières, ses communautés et son avenir ? Comment ses propres malheurs peuvent-ils devenir des chiffres, des produits médiatiques, des arguments électoraux, presque des études de marché ?

Nos blessures sont commentées, classées, quantifiées, exploitées. Les morts deviennent des statistiques, les survivants des témoignages, les déplacés des dossiers administratifs, les familles endeuillées des séquences télévisées. La souffrance entre dans les circuits de la communication, de la politique et du commerce de l’émotion.

Mais elle cesse trop rarement d’être un objet pour devenir une obligation.

Le lieu de notre introspection ne se trouve donc pas uniquement dans les anciens ghettos d’Europe ou dans les camps de Pologne. L’histoire juive ne peut pas demeurer un pèlerinage perpétuel vers les terres où d’autres nous ont humiliés et assassinés. Une nation souveraine ne peut pas continuer à chercher son identité seulement dans les lieux de sa destruction.

Il faut aller à Nova. À Ofakim. À Sderot. À Netivot. Dans les kibboutzim de l’enveloppe de Gaza. Dans les maisons incendiées, les communautés meurtries, les paysages où l’État d’Israël fut brutalement confronté à ses insuffisances, à ses divisions et à ses illusions.

Non pour remplacer une mémoire par une autre. Non pour comparer l’incomparable. Non pour ériger un nouveau culte de la souffrance.

Mais pour comprendre que l’Histoire ne nous demande pas seulement de nous souvenir de ce que les autres nous ont fait. Elle nous oblige aussi à examiner ce que nous avons négligé, ce que nous avons refusé de voir, ce que nous avons laissé se décomposer et ce que nous devons désormais reconstruire.

La barbarie de l’ennemi ne doit jamais devenir un alibi contre notre propre examen. L’introspection véritable commence lorsque nous cessons d’utiliser le mal de l’autre pour éviter de regarder nos faiblesses.

Le 7 octobre nous interroge sur notre préparation, notre arrogance, notre organisation politique, notre rapport aux habitants des frontières, notre capacité d’écoute, notre solidarité et la fracture qui s’était ouverte au cœur de la société israélienne.

Il nous interroge surtout sur ce que nous voulons être.

Car nous avons restauré un État, mais avons-nous restauré un peuple ? Nous avons édifié des institutions, mais avons-nous construit l’alliance morale capable de les soutenir ? Nous avons rassemblé des communautés venues du monde entier, mais avons-nous transformé leurs mémoires en avenir commun ?

La réponse ne peut pas être seulement religieuse, ni seulement laïque, ni seulement nationale, ni seulement démocratique. Elle doit être hébraïque au sens le plus fort : une réponse qui associe la liberté à la responsabilité, la souveraineté à la justice, l’identité à l’ouverture et la mémoire à la construction.

Il nous faut un nouveau contrat social.

Mais ce contrat ne peut pas être un simple arrangement entre intérêts concurrents. Il ne peut pas se réduire à un compromis provisoire entre groupes attendant le prochain rapport de force. Il ne peut pas être un accord administratif destiné à empêcher temporairement la guerre intérieure.

Il doit être une alliance.

Le contrat rousseauiste cherche les conditions d’une volonté commune. L’alliance hébraïque ajoute à cette volonté une responsabilité historique. Elle ne lie pas seulement des individus présents. Elle relie les générations passées, présentes et futures. Elle unit la terre au droit, la puissance à la limite, l’appartenance au devoir.

Le citoyen n’est pas seulement celui qui possède des droits. Il est celui qui répond de la cité.

Nous vivons pourtant dans un individualisme qui élargit chaque jour le fossé social. Chacun revendique son espace, sa vérité, sa communauté, son identité, sa sécurité et sa reconnaissance. Mais presque personne ne demande ce qu’il doit à la maison commune.

À mesure que chacun se replie sur lui-même, le fossé s’élargit. À mesure que les groupes se fortifient derrière leurs certitudes, il s’approfondit. À mesure que les communautés refusent de créer un langage partagé, nous préparons sous nos pieds l’abîme dans lequel nous tomberons tous.

Et ce fossé, si nous ne faisons rien, cessera d’être une métaphore sociologique.

Il deviendra notre fosse commune.

C’est pourquoi le 9 Av devrait devenir le jour des assemblées populaires. Dans chaque ville, chaque quartier, chaque école, chaque communauté, des citoyens devraient se réunir non pour fabriquer une unité de façade, mais pour poser les questions fondamentales.

Quel peuple voulons-nous devenir ? Qu’avons-nous fait de notre souveraineté ? Quelle justice devons-nous instituer ? Quelles limites imposons-nous au pouvoir, à l’argent, à la violence, à la religion et à l’idéologie ? Comment vivons-nous le désaccord sans transformer l’adversaire en ennemi ? Quelles obligations avons-nous envers les faibles, les soldats, les familles endeuillées, les survivants, les habitants des frontières et les générations qui viendront après nous ?

Ces assemblées ne devraient pas chercher à produire l’unanimité. L’unité n’est pas l’uniformité. Elles devraient restaurer la possibilité de parler ensemble, de reconnaître les désaccords, d’établir les limites que chaque camp accepte de s’imposer à lui-même.

Une société ne tient pas parce que tous ses membres pensent de la même manière. Elle tient parce qu’ils acceptent de ne pas se détruire lorsqu’ils pensent différemment.

Le 9 Av pourrait ainsi passer de la liturgie de l’impuissance à l’apprentissage de la souveraineté. La lamentation deviendrait interrogation. L’interrogation deviendrait rencontre. La rencontre deviendrait décision. La décision deviendrait reconstruction.

Nous avons trop longtemps appelé le Mur occidental le Mur des Lamentations, comme si la vocation juive consistait à pleurer devant les vestiges. Cette appellation, venue du regard chrétien sur les Juifs, a fini par modeler notre propre manière de nous percevoir.

Mais le Kotel Maaravi est d’abord le mur de l’Ouest. Il indique un lieu, une orientation, une continuité. Il ne nous ordonne pas de devenir les gardiens professionnels de notre malheur.

Séchez donc vos larmes.

Non parce qu’il ne faudrait plus éprouver de douleur, mais parce que la douleur doit devenir une force de reconstruction. Non parce qu’il faudrait oublier les morts, mais parce que leur mémoire exige davantage que nos lamentations. Elle exige que nous construisions une société digne de leur absence.

S’asseoir à terre n’a de sens que si nous savons ensuite nous relever. Pleurer n’a de sens que si les larmes lavent notre regard. Se souvenir n’a de sens que si la mémoire transforme notre conduite. Jeûner n’a de sens que si la privation nous restitue la faim de justice, de responsabilité et d’avenir.

Le premier Temple nous avertit qu’une société sans justice finit par s’effondrer. Le second nous enseigne qu’un peuple dévoré par ses factions peut livrer lui-même sa maison à l’ennemi. Le 7 octobre nous rappelle qu’aucune souveraineté n’est garantie à un peuple qui refuse de répondre aux exigences de son histoire.

L’Histoire ne nous demande donc pas davantage de lamentations.

Elle nous demande une réponse.

Le véritable 9 Av commence lorsque l’Hébreu cesse de pleurer seulement ce qu’il a perdu, se relève au milieu des siens, regarde l’avenir et prononce le seul mot capable de le rendre de nouveau présent à son histoire :

Me voici.

À propos de l’auteur

Rony Akrich est écrivain, essayiste et enseignant de la pensée biblique, vivant en Israël. Son travail associe philosophie, pensée hébraïque, critique culturelle et étude des sources, autour des questions de responsabilité, de souveraineté, de morale et d’identité nationale. Il est le fondateur de l’Université Populaire Gratuite et œuvre à rendre la philosophie et la pensée hébraïque accessibles au plus grand nombre.

© 2026 Rony Akrich. Tous droits réservés

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