Il est des souvenirs que le temps n’efface pas, des moments qui demeurent en nous avec une intensité telle qu’il suffit d’y penser pour retrouver les visages, les voix, les parfums, les émotions et jusqu’aux battements de cœur qui les accompagnaient. Pour moi, le Chabbat de la paracha ‘Hayé Sarah, à Kiryat Arba–Hébron, appartient à ces souvenirs impérissables. Je ne peux évoquer cette paracha sans ressentir une émotion profonde, sans revoir défiler devant mes yeux ces trente-sept années durant lesquelles nous avons vécu là-bas, au rythme d’une histoire qui n’était pas seulement celle de nos ancêtres, mais aussi, peu à peu, la nôtre.
Quand on habite Kiryat Arba–Hébron, ‘Hayé Sarah n’est pas un Chabbat comme les autres. C’est le Chabbat par excellence, celui où l’histoire surgit du texte biblique pour prendre corps sous nos yeux, dans nos rues, dans nos maisons, parmi nos familles et nos invités. C’est le moment où Abraham et Sarah cessent presque d’appartenir à un passé lointain pour redevenir nos contemporains, tant leur présence semble imprégner chaque pierre, chaque chemin, chaque prière. Nous vivions au cœur même des lieux évoqués par la Torah, là où Abraham acquit le caveau de Makhpéla pour y ensevelir Sarah, et cette proximité avec les origines de notre peuple conférait à ce Chabbat une dimension qu’aucune description ne saurait pleinement restituer.
Je me souviens de cette effervescence extraordinaire qui s’emparait de Kiryat Arba et de Hébron à l’approche du vendredi. Des milliers de personnes arrivaient de toutes les régions d’Israël pour rendre hommage à Sarah, notre matriarche, cette mère d’Israël dont l’histoire traverse les millénaires. Les rues s’animaient, les maisons s’ouvraient, les familles se préparaient à accueillir une multitude d’invités. Il régnait une atmosphère de fête, d’impatience, de ferveur et de retrouvailles. Et moi, au milieu de cette agitation joyeuse, je ressentais chaque année le même bonheur, celui de savoir que nous allions vivre quelque chose d’exceptionnel.
Mais ce sont peut-être les vendredis soir qui me reviennent avec le plus de tendresse. Notre maison se remplissait de monde, parfois au point qu’on se demandait comment nous allions pouvoir accueillir encore une personne. Et pourtant, il y avait toujours une place supplémentaire, une chaise que l’on rapprochait, une assiette que l’on ajoutait, un sourire pour celui qui venait d’arriver. Je revois ces tables abondamment garnies, ces plats succulents, ces préparatifs, ces allées et venues, cette chaleur humaine qui faisait de notre maison bien davantage qu’un simple lieu d’hospitalité. Elle devenait un espace de rencontre, de partage, de savoir et d’amitié.
Je me souviens surtout des conversations. Ah, ces conversations ! Elles commençaient parfois autour d’un verset de la paracha, se poursuivaient dans les méandres de l’histoire juive, de la philosophie, de la pensée, des questions politiques et des interrogations sur notre époque. On discutait, on débattait, on n’était pas toujours d’accord, et c’était précisément ce qui rendait ces soirées si vivantes. Les idées circulaient aussi généreusement que les plats. On apprenait les uns des autres, on confrontait nos convictions, on riait, on chantait, on refaisait parfois le monde. Il m’arrive encore de regretter ces heures où personne ne semblait pressé d’en finir, où la parole avait le temps de se déployer et où l’amitié se nourrissait de la richesse des échanges.
Puis venait le matin du Chabbat. Je revois cette foule immense, ces dizaines de milliers de femmes, d’hommes et d’enfants convergeant vers le caveau des Patriarches. Il fallait être là, avoir marché parmi cette multitude, entendu les prières s’élever, les chants se répondre, vu les danses et les visages illuminés, pour comprendre ce que pouvait signifier une telle communion avec l’histoire. Nous étions là, ensemble, dans et autour de Makhpéla, à quelques pas du lieu où reposent nos patriarches et nos matriarches. Nous chantions, nous dansions, nous priions, et quelque chose en moi me disait chaque année que nous n’étions pas simplement venus commémorer un événement ancien. Nous étions les héritiers vivants d’une histoire qui se poursuivait à travers nous.
Trente-sept ans ! Je mesure aujourd’hui ce que représentent ces trente-sept années, ces Chabbatot successifs qui ont jalonné notre existence, façonné notre quotidien et nourri notre mémoire familiale. Trente-sept années durant lesquelles nous avons vu les saisons passer, les enfants grandir, les visages changer, certains amis disparaître, d’autres entrer dans notre vie. Et pourtant, chaque année, le retour de ‘Hayé Sarah semblait suspendre le temps. C’était toujours la même émotion, la même attente, la même impression de retrouver quelque chose d’essentiel, quelque chose qui nous appartenait intimement.
Je ne peux oublier ces Chabbatot. Je ne peux oublier notre maison pleine, les voix qui résonnaient autour de la table, les conversations qui se prolongeaient, les chants qui jaillissaient spontanément, la fatigue heureuse du lendemain. Je ne peux oublier cette sensation si particulière d’habiter un lieu où la mémoire d’un peuple et les souvenirs d’une famille finissaient par se confondre. Car ces trente-sept années ne furent pas simplement une succession de célébrations religieuses. Elles furent une manière de vivre, d’accueillir, de penser, de transmettre, d’aimer et de partager.
Aujourd’hui, lorsque revient la paracha ‘Hayé Sarah, je retrouve intérieurement tout un monde. Je revois notre maison, j’entends les voix, je reconnais les regards, je retrouve les gestes familiers. Certains de ceux qui partageaient notre table ne sont plus là. D’autres ont pris des chemins différents. Les années ont passé et la vie a poursuivi son cours. Mais il existe une fidélité du souvenir qui résiste à l’éloignement et au temps. Je peux ne plus être physiquement dans ces lieux, ils n’ont jamais véritablement cessé de vivre en moi.
Et peut-être est-ce cela, finalement, la signification la plus profonde de ces trente-sept années à Kiryat Arba–Hébron : avoir eu le privilège de vivre une histoire qui nous précédait de plusieurs millénaires, tout en y inscrivant humblement la nôtre. Avoir compris, non pas seulement par les livres ou par l’étude, mais par l’expérience quotidienne, que la transmission ne se limite pas aux connaissances que l’on enseigne. Elle passe aussi par les maisons que l’on ouvre, les tables que l’on partage, les chants que l’on entonne, les souvenirs que l’on construit ensemble et que l’on confie, un jour, à ceux qui viennent après nous.
Il y a des lieux que l’on habite pendant une partie de sa vie, et d’autres qui continuent de nous habiter toute notre vie. Kiryat Arba–Hébron est pour moi de ceux-là.
Et chaque année, lorsque reviennent les mots de ‘Hayé Sarah, ce n’est pas seulement la mémoire de Sarah, notre mère, qui se réveille en moi. C’est aussi celle de notre propre existence, de ces trente-sept années irremplaçables, de notre foyer, de nos enfants, de nos amis, de tous ces instants heureux qui ont fait de ce Chabbat une part indissociable de ce que nous sommes devenus.
Alors je ferme les yeux un instant, et tout revient. La maison est de nouveau pleine, la table est dressée, les invités arrivent, les voix s’élèvent. Au loin, Hébron s’apprête à accueillir cette foule immense. Le Chabbat approche.
Et, l’espace d’un souvenir, j’y suis encore.
À PROPOS DE L’AUTEUR
Rony Akrich, écrivain, essayiste, conférencier et enseignant en Israël, est le fondateur de l’Université populaire gratuite Café Daat. Auteur de plusieurs ouvrages en français et en hébreu, il enseigne l’historiosophie biblique et consacre ses réflexions à la pensée hébraïque, au Tanakh et aux enjeux contemporains. Défenseur de la souveraineté d’Israël, de l’esprit critique et de la responsabilité collective, il dénonce les dogmatismes, l’obscurantisme et toute forme de soumission intellectuelle.
