Il y a quelque chose de déroutant dans la façon dont la Torah se termine. Après quarante ans de désert, de révoltes, de lois données et redonnées, Moïse monte sur le mont Nébo. Il voit enfin la Terre. Elle est là, sous ses yeux, presque à portée de main. Et il n’y entrera pas.
J’avoue que cette scène m’a toujours un peu serré le cœur. Peut-être parce qu’elle ressemble tant à nos vies. On passe des années à préparer des choses que d’autres vivront. On élève des enfants qui finiront par partir. On transmet des idées qu’on retrouvera déformées, parfois trahies, parfois (et c’est presque plus troublant) mieux comprises que nous ne les avions comprises nous-mêmes. On commence des projets sans savoir si on les verra aboutir. Et personne ne sait quand il fera son dernier pas.
Moïse ne reçoit pas ce qu’on lui avait promis. Il ne termine pas ce qu’il a commencé. Et pourtant, qui oserait dire que sa vie a été vaine ? C’est justement quand il doit lâcher le résultat que l’on comprend ce que valait son engagement. Kierkegaard aurait aimé ce moment : avancer sans garantie, rester fidèle même quand l’issue ne nous appartient plus.
Car au fond, nous voudrions tous savoir avant d’agir. Nous voudrions que le bien appelle le bien, que l’effort soit récompensé, que la fidélité paie. Ce n’est pas comme ça que ça marche. Moïse l’apprend au bord de la Terre, et on pense forcément à Camus : tant d’efforts pour voir le but rester de l’autre côté.
Sauf que l’histoire ne s’arrête pas là. Moïse n’entre pas, mais le peuple, lui, entrera. Sa vie ne se clôt pas sur un échec ; elle continue dans ce qu’elle a rendu possible.
Voilà où commence, je crois, la vraie transmission. Transmettre, ce n’est pas se prolonger dans les autres. C’est accepter que quelque chose nous échappe. Buber disait que l’autre n’est jamais un objet : c’est un « Tu », quelqu’un de réel, qui n’existe pas pour moi. Josué n’est pas un petit Moïse. La génération qui entre dans la Terre ne sera pas la copie de celle du désert ; elle devra trouver ses propres réponses. Et Moïse doit l’accepter.
Tous les parents le savent, tous les enseignants aussi : le plus difficile n’est pas d’apprendre quelque chose à quelqu’un. C’est de lui apprendre à vivre sans nous. Celui qui exige que ses héritiers pensent exactement comme lui ne transmet rien ; il cherche seulement à survivre à travers eux.
La mort de Moïse a d’ailleurs quelque chose de politique. Tant qu’il est là, on peut tout lui apporter : les disputes, les plaintes, les problèmes. On peut même se révolter contre lui. Mais se révolter, c’est encore dépendre : on ne se dresse que contre celui dont on attend tout. Une fois Moïse parti, plus personne à qui s’en remettre. Le peuple va devoir décider par lui-même.
Et la Terre n’est pas seulement une récompense. C’est aussi un fardeau. Dans le désert, on peut parler de justice ; dans un pays, il faut l’écrire dans des lois. Dans le désert, on peut rêver de fraternité ; dans une société, il y a des intérêts qui s’opposent, des riches et des pauvres, des puissants et des faibles. Dans le désert, être libre, c’est ne plus être esclave. Dans un État, la question devient vertigineuse : jusqu’où va le pouvoir ? Qui le limite ? Qui protège celui qui n’a personne ? Comment un peuple libéré évite-t-il de devenir oppresseur à son tour ?
Hobbes, Locke, Montesquieu, Rousseau : aucun n’a écrit sur le mont Nébo, mais toutes leurs questions sont déjà là, en germe. Sortir d’Égypte ne suffit pas. Il faut encore apprendre à être libre. Et c’est sans doute plus dur. Pour fuir l’esclavage, il suffit de briser ses chaînes. Pour bâtir une société libre, il faut veiller à ne pas les forger pour d’autres.
C’est là que la mémoire devient essentielle. « Souviens-toi que tu as été esclave » : ce n’est pas de la nostalgie, ni une façon de garder la blessure ouverte. C’est un avertissement à celui qui aura du pouvoir demain. Tu as été faible : que feras-tu quand tu seras fort ? Tu as été étranger : comment regarderas-tu l’étranger, une fois chez toi ? Tu as subi l’arbitraire : que feras-tu quand le sort des autres sera entre tes mains ?
Lévinas insiste là-dessus : se souvenir de ce qu’on a souffert n’a de sens moral que si cela change notre regard sur autrui. Sinon, la mémoire tourne en rond. Elle devient rituel, puis identité, et parfois excuse. Un peuple peut se souvenir si fort de ce qu’on lui a fait qu’il ne voit plus ce qu’il fait.
Le Juif de l’exil avait besoin de cette mémoire. Sans terre, sans État, souvent sans sécurité, c’était sa manière de tenir. Les textes, les récits, la langue, les fêtes, et même les blessures le reliaient à ce que l’Histoire voulait effacer. Mais quand un peuple redevient souverain, quelque chose change, et le Juif redevient Hébreu. La mémoire ne disparaît pas ; elle ne suffit plus. On ne gouverne pas avec des souvenirs. Il faut décider, trancher, protéger, se tromper parfois, recommencer. Et surtout, assumer les conséquences.
Weber le rappelait : en politique, les bonnes intentions ne garantissent rien. On peut vouloir le bien et provoquer une catastrophe. Être responsable, c’est cesser de juger un acte à la seule beauté de ses intentions. Le désert permet encore de rêver d’une morale sans conséquences. La Terre, non. Là, une idée devient une décision, la décision devient une institution, et l’institution touche des vies bien réelles. Certains principes tiennent le coup ; d’autres, on s’en aperçoit vite, ne tenaient qu’au désert.
Hannah Arendt disait que chaque génération hérite d’un monde qu’elle n’a pas choisi, mais qu’aucune n’est condamnée à le répéter. On hérite, puis on commence. Josué ne détruit pas l’œuvre de Moïse, il ne la recopie pas non plus : il la continue. Une tradition vivante, c’est ça : assez solide pour passer de main en main, assez souple pour ne pas se figer.
D’où cette habitude étrange : à peine la lecture de Vezot Haberakha terminée, on reprend aussitôt Bereshit. On pourrait croire à un cercle. Mais ce n’en est pas un. Celui qui relit « Au commencement » n’est plus celui de l’an dernier. Entre-temps, il a vécu. Il a peut-être perdu quelqu’un. Il a aimé, il s’est trompé, il a vieilli. Une phrase qui lui paraissait limpide devient soudain opaque ; un verset qu’il survolait se met à lui parler. Le texte n’a pas bougé. Lui, si. On ne revient jamais vraiment au début : on y revient avec tout ce qu’on a traversé.
Chez Kafka, les personnages restent souvent devant des portes closes, face à des lois qu’ils ne comprennent pas, sur des seuils qu’ils ne franchiront jamais. Moïse aussi se tient sur un seuil. Mais la ressemblance s’arrête là. La porte est fermée pour lui, pas pour ceux qui viennent après.
Il ne passera pas. D’autres passeront. Le tragique n’est pas le désespoir, et la différence tient là. On n’obtient pas tout, on n’achève pas tout, mais quelque chose continue.
Le mont Nébo, c’est l’endroit où l’on comprend qu’on n’est pas propriétaire de ce qu’on transmet. On reçoit un monde inachevé, on y travaille un temps, puis on le passe à d’autres.
Reste une question, plus difficile que toutes les commémorations : qu’allons-nous faire de ce qu’on nous a confié ?
Un peuple souverain ne peut pas se contenter de se demander ce qu’on lui a fait. Il doit aussi regarder ce qu’il fait. Il ne peut pas vivre uniquement de la fierté d’avoir survécu ; il doit choisir ce qui mérite d’être construit maintenant. Et ses blessures ne peuvent pas devenir des titres de propriété sur le présent. Si possible, elles doivent devenir de la sagesse.
Moïse meurt. La Torah reste. La Terre est là, devant le peuple. Et à partir de maintenant, plus personne ne choisira à sa place.
Je crois que c’est ça, être libre.
À propos de l’auteur
Rony Akrich est essayiste, conférencier, fondateur de l’Université populaire gratuite de Jérusalem et d’Ashdod, et enseignant en historiosophie biblique. Son travail explore les liens entre pensée biblique, philosophie, histoire, éthique et société contemporaine. À travers ses écrits et ses enseignements, il cherche à faire dialoguer les sources juives avec la pensée universelle, dans une démarche de questionnement, de transmission et de responsabilité.
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