À la veille de Ticha BeAv, une conférence s’est tenue au Centre culturel Monart devant un public avide de connaissance et de réflexion. Elle portait sur la signification de la destruction dans la mémoire juive et sur sa pertinence pour la société israélienne après le 7 Octobre.
Le point de départ de la conférence était que Ticha BeAv n’est pas seulement une journée consacrée au souvenir de catastrophes anciennes. C’est aussi une institution historique et spirituelle qui nous invite à reconnaître des processus récurrents au sein de la société : désagrégation intérieure, perte du sens des responsabilités, atteinte à la justice, haine entre les camps et illusion selon laquelle la puissance extérieure pourrait compenser la faiblesse morale intérieure.
L’enseignement talmudique selon lequel le Second Temple fut détruit à cause de la haine gratuite n’a pas été présenté comme une négation de la responsabilité de l’ennemi romain. Il constitue plutôt une exigence d’introspection. Même lorsque l’ennemi porte la responsabilité de la destruction et de la violence, une société qui veut se reconstruire ne peut se contenter de l’accuser. Elle doit également se demander ce qui s’est produit en son sein, quelles fragilités ont été révélées et ce qu’elle doit réparer afin de ne pas reproduire les mêmes mécanismes.
L’acte d’accusation des prophètes
Une grande partie de la conférence fut consacrée aux prophètes d’Israël, qui avertissaient que le culte religieux, la prière et le jeûne perdent leur sens lorsqu’ils coexistent avec l’injustice, la corruption et l’insensibilité.
Isaïe dénonçait une société multipliant les sacrifices tout en négligeant la justice, l’orphelin et la veuve. Amos exigeait que le droit et la justice irriguent la vie publique comme un courant d’eau ininterrompu. Jérémie mettait en garde contre la confiance trompeuse placée dans le Temple et dans les symboles nationaux, lorsque les relations entre les êtres humains sont corrompues.
Michée formula l’essence de l’éthique prophétique : pratiquer la justice, aimer la bonté et marcher humblement. Ézéchiel identifia le péché de Sodome à une culture de satiété, d’orgueil et d’indifférence envers le pauvre. Osée affirma que la bonté et la connaissance précèdent un culte vidé de tout contenu moral.
Le message commun des prophètes était clair : la destruction commence bien avant l’effondrement des murailles. Elle commence lorsqu’une société s’habitue à l’injustice, lorsque le pouvoir devient un droit sans limites, lorsque le faible devient invisible et lorsque l’être humain cesse de s’examiner lui-même.
La conférence ne s’est toutefois pas achevée sur une prophétie de colère. La vision de Zacharie fut présentée comme la possibilité d’une transformation : le jeûne de Ticha BeAv pourra devenir un jour de joie, mais seulement lorsque la société choisira d’aimer la vérité et la paix, de rendre une justice véritable et de pratiquer la bonté et la compassion.
La philosophie comme autre miroir
Aux côtés des prophètes furent présentés plusieurs penseurs modernes qui, dans un autre langage, aboutirent à des diagnostics similaires.
Søren Kierkegaard rappelle que la responsabilité morale ne peut se dissoudre dans la foule, l’opinion publique ou les slogans dominants. Martin Buber distingue la relation « Je-Tu », dans laquelle autrui est reconnu comme une présence humaine entière, de la relation « Je-Cela », dans laquelle il devient un objet, une menace ou un instrument.
Emmanuel Levinas place le visage d’autrui au cœur de la responsabilité morale. Même dans une situation de combat ou de guerre défensive, l’homme ne doit pas perdre toute capacité à reconnaître un visage humain.
René Girard explique comment les sociétés en crise cherchent parfois une victime commode sur laquelle faire porter l’ensemble de la culpabilité. Martin Heidegger décrit, quant à lui, le danger de se laisser entraîner par ce que « l’on dit », au lieu d’assumer personnellement et authentiquement sa responsabilité.
Ces philosophes renforcent le message prophétique : une société ne se mesure pas seulement à sa puissance militaire, mais aussi à sa capacité de préserver la responsabilité individuelle, de reconnaître l’humanité de l’autre, de refuser la délégitimation et d’éviter de transformer certains groupes internes en boucs émissaires.
La haine gratuite, hier et aujourd’hui
La conférence établissait un parallèle entre Jérusalem assiégée à la veille de la destruction du Second Temple et la société israélienne après le 7 Octobre.
Dans la Jérusalem antique, alors que l’armée romaine encerclait la ville, les différents camps juifs s’affrontaient entre eux et allaient jusqu’à détruire des réserves essentielles dans le cadre de leurs luttes internes.
Aujourd’hui encore, face à une menace extérieure, la tentation existe de resserrer brutalement les frontières du camp, de réduire au silence toute critique et de considérer chaque désaccord comme une forme de trahison.
Or, la haine gratuite ne prend pas nécessairement la forme d’une violence physique. Elle peut s’exprimer à travers une culture de l’humiliation, du mépris, de l’exclusion et de la négation de la légitimité de celui qui pense autrement.
Il fut souligné qu’il est indispensable de distinguer le désaccord profond, nécessaire dans toute société libre, de la transformation de l’adversaire politique ou idéologique en ennemi ne méritant plus ni d’être entendu ni d’appartenir à la communauté nationale.
Le 7 Octobre et l’obligation d’introspection
La question de savoir si le 7 Octobre constitue une sorte de « troisième destruction » fut abordée avec prudence.
D’un côté, il est interdit de brouiller la responsabilité totale des auteurs du massacre, des meurtres, des enlèvements et des violences. La responsabilité de l’atrocité appartient aux agresseurs.
D’un autre côté, cette responsabilité évidente de l’ennemi ne dispense pas la société israélienne de procéder à un examen de conscience. Non pour accuser les victimes, mais pour reconnaître les échecs, l’aveuglement, la rupture de confiance, l’affaiblissement de la solidarité et la perte de la capacité à écouter les avertissements.
L’autocritique n’est ni une haine de soi ni l’octroi d’une victoire morale à l’ennemi. Elle constitue au contraire une condition de la résilience nationale.
Une société forte est une société capable de se défendre tout en examinant avec honnêteté ses institutions, ses dirigeants et ses propres choix.
Trois enseignements pratiques
Trois exigences principales se dégagent de la conférence.
Premièrement, la justice est une épreuve quotidienne. Elle ne concerne pas seulement les tribunaux et les institutions de l’État. Elle concerne chaque personne au moment où elle possède une autorité, un pouvoir ou un avantage sur plus faible qu’elle.
Deuxièmement, il faut voir en autrui un “Tu”, même en l’absence de tout accord. Il est possible de s’opposer avec vigueur sur des questions politiques, religieuses ou sociales sans effacer l’humanité de celui qui se trouve en face de nous.
Troisièmement, il faut s’arrêter avant de rechercher une victime commode. Dans toute période de douleur collective, nous devons nous demander si nous agissons par responsabilité et désir de réparer, ou si nous cherchons simplement à soulager notre souffrance en rejetant toute la faute sur un individu ou sur un camp intérieur.
De « Eikha » à « Consolez »
La conférence s’est achevée sur le passage entre « Eikha », la lamentation, et « Na’hamou », l’appel à la consolation.
Entre les deux, il n’existe pas seulement une distance temporelle. Il existe un chemin de travail moral : retour sur soi, justice, bonté, humilité et responsabilité.
Ticha BeAv, après le 7 Octobre, ne nous invite pas à transformer la mémoire en arme contre les autres, mais en instrument de réparation personnelle et nationale.
La question n’est donc pas seulement de savoir ce que l’on nous a fait, mais aussi quelle société nous choisirons de construire après la catastrophe.
La consolation n’est pas l’oubli de la destruction. Elle est la possibilité de transformer la mémoire en source de responsabilité, de solidarité, de droiture morale et de renaissance.
