Les propos du rabbin Landau ne peuvent être réduits à une maladresse, à une outrance passagère ou à une simple divergence religieuse. Ils constituent une faute publique d’une gravité extrême, parce qu’ils s’attaquent à ceux qui assurent concrètement la défense du peuple d’Israël, parmi lesquels se trouvent aussi des hommes de Torah ayant choisi d’unir l’étude, le service et la responsabilité nationale.
Lorsqu’une autorité rabbinique diffame les soldats qui protègent la population, elle franchit une limite morale. Le titre de rabbin n’absout pas la calomnie. Le vêtement religieux ne transforme pas l’injustice en vérité. L’érudition ne dispense pas de gratitude, de décence ou du respect dû à ceux qui exposent leur vie pour les autres.
Ces soldats ne combattent pas la Torah : ils protègent ceux qui l’étudient. Ils ne menacent pas la vie juive : ils la défendent. Ils ne profanent pas Israël : ils se tiennent entre la population et ceux qui cherchent à la frapper.
Les accuser, c’est renverser l’ordre moral. C’est faire des défenseurs des coupables et des bénéficiaires de leur sacrifice des juges. C’est présenter l’exemption comme une forme de sainteté, le retrait comme une vertu, et le courage civique comme une faute.
C’est face à cette inversion qu’on doit prononcer clairement la rupture :
Votre Dieu n’est pas mon Dieu tel que vous le proclamez. Votre Torah n’est pas ma Torah telle que vous l’avez enfermée dans vos interdits, vos hiérarchies et vos appareils d’autorité. Vous vous dites juifs ; moi, je me revendique Hébreu. Je suis d’ici, de cette terre, de cette langue retrouvée et de cette souveraineté reconquise ; vous demeurez tournés vers l’ailleurs, vers l’exil et vers les formes d’un monde disparu. Votre livre central est le Talmud lorsque vous en faites une citadelle de pouvoir ; le mien est le Tanakh, avec sa terre, ses prophètes, sa justice, sa langue et l’exigence qu’un peuple prenne en main son propre destin.
Je ne cherche pas à nier l’identité de quiconque. Nous devons reconnaître l’existence de deux conceptions profondément opposées de la fidélité.
La première fait de la séparation une vertu, de l’obéissance une fin et de l’exil intérieur une demeure permanente. La seconde assume la présence, la souveraineté, le travail, la défense, la liberté et la responsabilité historique.
Vous avez sanctifié le retrait ; nous avons choisi d’assumer l’histoire. Vous avez fait de l’obéissance la vertu suprême ; nous revendiquons la conscience. Vous avez transformé une tradition communautaire particulière en monopole sur le judaïsme ; nous refusons que le peuple d’Israël devienne la propriété d’une caste.
Les vêtements, les chapeaux, les accents et les structures du monde rabbinique lituanien et hassidique appartiennent à une histoire précise. Ils ne sont pas le Sinaï, l’éternité ou l’unique visage de la Torah. Une coutume née en Europe orientale n’est pas automatiquement une loi divine. Un uniforme communautaire ne constitue pas un titre de propriété sur la tradition d’Israël.
Vous avez le droit de vivre selon vos règles. Vous avez le droit de construire vos clôtures, de multiplier vos interdits et d’organiser votre communauté selon vos convictions, tant que vous respectez la loi et la dignité humaine.
Mais vous n’avez pas le droit de transformer votre enfermement en norme nationale.
Vous ne pouvez pas réclamer à la fois l’autarcie morale, la dépendance matérielle, l’exemption civique et l’autorité politique. Vous ne pouvez pas mépriser la société israélienne tout en exigeant qu’elle finance votre refus de la rejoindre. Vous ne pouvez pas insulter ses soldats tout en profitant de leur protection. Vous ne pouvez pas faire de votre retrait une sainteté et de leur sacrifice une faute.
Une réponse institutionnelle ferme est donc nécessaire.
Les dirigeants qui diffament les soldats ne doivent plus recevoir automatiquement tribunes d’honneur, prestige cérémoniel, reconnaissance publique ou soutien financier. Les synagogues, les communautés, les donateurs et les institutions civiles ont le droit de leur retirer leur confiance, de refuser de les inviter et de ne plus soutenir les organismes qui transforment l’ingratitude en doctrine.
Ce n’est pas de la persécution de personnes, de l’exclusion d’individus en raison de leur vêtement ou de la condamnation d’une population entière à cause des paroles de ses dirigeants. C’est une opposition civique, publique et organisée contre des institutions qui glorifient l’irresponsabilité et déshonorent ceux qui portent la charge commune.
Une société n’est pas tenue d’honorer ceux qui la méprisent. Une communauté n’est pas tenue d’accueillir comme guide spirituel celui qui insulte ses enfants. Un contribuable n’est pas tenu de financer sans examen une idéologie qui rejette les devoirs de la citoyenneté. Un donateur n’est pas tenu de soutenir une institution qui enseigne que servir le peuple reviendrait à trahir la Torah.
Cette crise doit également provoquer un réveil dans le monde séfarade.
Une partie de ce monde a trop longtemps abandonné son propre visage pour imiter les vêtements, les codes, les hiérarchies et les modèles éducatifs du rabbinisme lituanien. Des rabbins séfarades ont parfois renoncé à leurs propres traditions afin d’obtenir une légitimité définie par d’autres.
Aujourd’hui, ils doivent réparer cette dépossession.
Qu’ils retrouvent les traditions de Bagdad, d’Alep, de Damas, du Caire, de Tunis, de Fès, de Salonique et de Jérusalem. Qu’ils retrouvent leurs maîtres, leurs mélodies, leur langage spirituel, leur équilibre et leur dignité. Qu’ils cessent de considérer leur héritage comme une version inférieure d’un judaïsme venu d’Europe orientale.
Le judaïsme séfarade, à travers ses noms, ses accents, ses vêtements ancestraux, sa foi et son amour d’Israël, reste au plus proche de l’hébraïsme d’origine. On ne devrait pas aspirer à cette pâle copie, imparfaite, du judaïsme lituanien et hassidique. Il n’a pas besoin d’un chapeau étranger pour devenir authentique. Il n’a pas besoin de renier sa mémoire méditerranéenne et moyen-orientale pour être fidèle. Il n’a pas besoin d’attendre l’approbation d’une autre hiérarchie pour retrouver sa propre voix.
Il portait une tradition capable d’unir la Torah à la philosophie, la halakha aux sciences, la fidélité religieuse à la poésie, à la médecine et aux savoirs du monde. Il savait que la foi n’exigeait pas nécessairement l’ignorance, que la tradition ne devait pas devenir une prison et que l’ouverture d’esprit n’était pas une trahison.
Le conflit qui se dessine dépasse donc la question des vêtements, des accents ou des coutumes. Il porte sur la nature même du peuple d’Israël.
Sommes-nous une nation souveraine dont les membres partagent une responsabilité commune, ou une juxtaposition de communautés dont certaines exigent des droits sans accepter les devoirs correspondants ?
La Torah est-elle une forteresse permettant d’échapper au monde, ou une exigence de justice, de courage et de protection de la vie ?
La religion confère-t-elle une immunité absolue, ou doit-elle elle aussi répondre de ses paroles, de ses institutions et de ses actes ?
Notre réponse doit être claire.
La Torah n’est pas un permis d’abandon. L’étude n’est pas un droit de mépriser ceux qui servent. La sainteté n’est pas l’exemption. L’autorité n’est pas l’infaillibilité. Le vêtement rabbinique n’est pas une protection contre le jugement moral.
La parole d’un rabbin cesse d’être respectable lorsqu’elle devient une arme de diffamation contre les défenseurs de son propre peuple.
Le verdict de la conscience nationale doit donc être ferme : zéro violence contre les personnes, zéro persécution religieuse, zéro accusation fondée sur l’origine, mais pas de neutralité devant l’infamie.
Pas de tribune sans responsabilité.
Pas de prestige sans décence.
Pas de financement aveugle.
Pas de couronne morale pour ceux qui déshonorent les soldats d’Israël.
Nous n’acceptons plus que votre enfermement soit présenté comme notre destinée. Nous n’acceptons plus qu’on appelle votre refus du devoir de la sainteté, votre peur de la foi et votre mépris de la Torah.
Vous avez le droit de choisir votre voie, mais vous n’avez pas le droit d’en faire la prison du peuple entier. Vous avez le droit de vivre dans la séparation, mais vous ne pouvez pas exiger que ceux que vous repoussez financent, protègent et honorent cette séparation. Vous avez le droit de parler, mais le peuple a également le droit de juger vos paroles, de vous retirer sa confiance et de refuser de vous reconnaître comme ses guides moraux.
Le temps de la révérence automatique est terminé.
Le temps de la responsabilité, de la résistance civique et du jugement public commence.
À propos de l’auteur
Rony Akrich est écrivain, essayiste et enseignant de l’historiosophie biblique, vivant en Israël. Son travail associe philosophie, pensée hébraïque, critique culturelle et étude des sources, autour des questions de responsabilité, de souveraineté, de morale et d’identité nationale. Il est le fondateur de l’Université Populaire Gratuite et œuvre à rendre la philosophie et la pensée hébraïque accessibles au plus grand nombre.
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