J’ACCUSE LE JUIF ET L’ISRAÉLIEN DE COUR, DE BASSE-COUR ET DE PARADE. Par Rony Akrich

by Rony Akrich
J’ACCUSE LE JUIF ET L’ISRAÉLIEN DE COUR, DE BASSE-COUR ET DE PARADE. Par Rony Akrich

Il y a des humiliations qui éclairent mieux qu’un long traité. Celle de Nadav Lapid, contraint de renoncer à se rendre à un festival à Marseille sous la pression d’un appel au boycott, appartient à cette catégorie. Lui qui s’était fait une place dans l’Europe culturelle en dénonçant Israël découvre soudain que le tribunal auquel il croyait appartenir ne l’avait jamais vraiment adopté. Il n’était pas invité comme homme libre, mais toléré comme témoin utile.

Ce qui vient de lui arriver ne concerne donc pas seulement un cinéaste, ni même une polémique de festival. C’est une parabole. Elle révèle la vérité nue de cette vieille comédie : le Juif ou l’Israélien qui accuse les siens devant ceux qui les méprisent croit gagner une place ; il ne gagne qu’un sursis. Et lorsque le vent tourne, même son repentir ne suffit plus.

Au vil Nadav Lapid,

figure emblématique de la servitude volontaire.

Cela devait bien arriver. La grande machine à recycler les consciences humiliées devait bien finir par te rendre à ce que tu voulais fuir. Tu avais tant donné. Tant offert. Tant concédé. Tant parlé dans le bon sens de l’Histoire officielle, cette vieille concierge planétaire qui distribue ses bons points aux repentis, ses laisses dorées aux rééduqués, ses récompenses médiatiques aux enfants terribles, mais bien tenus.

Tu avais cru comprendre la règle du jeu. Il suffisait de salir Israël avec assez d’élégance, de parler contre les tiens avec assez de componction, de prendre la pose du dissident exportable, du prophète subventionnable, du Juif enfin raisonnable parce qu’il consent à fournir contre lui-même les pièces du procès. Tu avais cru que le monde t’aimait pour ton courage. Il t’aimait pour ton utilité.

Là était l’erreur. Une erreur de domestication. Une erreur de servitude intellectuelle.

Car ce qu’on te jetait n’était pas une invitation au banquet. C’était un accessoire. Une récompense de dressage moral. On ne t’avait pas ouvert la salle à manger, on t’avait installé au pied de la chaise. On ne t’avait pas adopté, on t’avait momentanément employé. On ne te félicitait pas par tendresse, mais parce que tu exécutais correctement le numéro attendu : l’Israélien qui accuse Israël, le Juif qui confirme les soupçons portés contre le Juif, l’artiste qui rend fréquentable le ressentiment des autres en lui donnant l’accent de la conscience.

Et maintenant ? Maintenant la main se retire. La récompense disparaît. Le maître tourne la tête. Le serviteur symbolique découvre qu’il n’était pas aimé, mais seulement utilisé. Il croyait être entré dans l’humanité supérieure, celle des festivals, des jurys, des tribunes morales, des consciences climatisées, des indignations bien éclairées. Il découvre qu’il n’a jamais quitté le seuil. On l’avait convoqué pour parler contre sa propre maison ; une fois la déclaration enregistrée, on le congédie.

Voilà le spectacle. Il est pitoyable, mais il est instructif.

J’accuse donc, à travers ton cas, tous les Israéliens de parade, tous les petits candidats à l’expiation publique, tous les artistes du désaveu. J’accuse aussi tous ceux qui pensent qu’un peuple devient plus noble lorsqu’il se laisse insulter par ses propres enfants. J’accuse ces consciences de festival qui prennent la haine retournée contre soi pour de la profondeur morale. J’accuse ces beaux esprits qui croient que la liberté consiste à livrer leur pays au tribunal permanent de ceux qui n’ont jamais eu l’intention de l’acquitter.

Ils se disent critiques. Ils sont souvent seulement disponibles.

Ils se disent universels. Ils sont parfois seulement déracinés.

Ils se disent courageux. Ils sont surtout applaudis lorsqu’ils disent exactement ce qu’on attend d’eux.

Car on voit bien la mécanique ancienne dans cette comédie. Le Juif de cour n’a pas disparu ; il a simplement changé de décor. Il ne porte plus la livrée du prince, il porte le badge du colloque. Il ne divertit plus le souverain dans les antichambres, il rassure les salons, les plateaux, les rédactions, les jurys internationaux. Il n’amuse plus par de bons mots, mais par sa capacité à se détacher des siens avec une gravité impeccable. Il est l’alibi public de la mauvaise conscience occidentale. Il arrive avec sa petite valise de reniements, son passeport moral, son accent de repentir, et chacun peut enfin soupirer d’aise : voyez, même l’un des leurs le dit.

Même l’un des leurs.

Voilà la formule magique. Voilà le sésame. Voilà la récompense.

Le Juif de cour moderne se trompe lorsqu’il croit gagner sa place. Il ne fait que rendre plus confortable la place que d’autres lui assignent. On ne lui demande pas de penser, mais de témoigner à charge. On ne lui demande pas d’être libre, mais d’illustrer la liberté qu’on lui permet, tant qu’elle sert à condamner son propre camp. Il est l’alibi idéal : celui qui permet au mépris de se donner un visage cultivé, une voix intérieure, une signature acceptable.

Et le plus tragique, cher Nadav, c’est que tu n’es même pas innocent de ce qui t’arrive. Victime, oui, mais victime non innocente. Car tu connaissais la scène. Tu connaissais le public. Tu savais, ou tu aurais dû savoir, que ceux qui réclament d’un Juif qu’il crache sur Israël ne l’aiment pas davantage après l’avoir entendu cracher. Ils l’emploient. Ils l’exhibent. Ils l’installent quelques minutes dans la lumière. Puis ils le rendent à son nom, à son origine, à cette appartenance qu’il croyait avoir dissoute dans l’acide noble de la critique.

La grande naïveté des renégats est de croire que le reniement lave. Il ne lave rien. Il parfume seulement la servitude. Il donne à la soumission une odeur de courage. Il permet au domestiqué de se prendre pour un rebelle, au courtisan de se croire prophète, à l’homme applaudi de se croire libre.

Mais l’Histoire, elle, est moins sentimentale. Elle finit toujours par rappeler au Juif honteux qu’il ne sera jamais sauvé par ceux qui exigeaient sa honte comme condition d’entrée. Elle finit toujours par rappeler à l’Israélien qui mendie l’approbation des hostiles que son passeport moral expire au premier changement d’ambiance. Elle finit toujours par montrer que la récompense n’était pas une nourriture, mais un signal.

J’accuse donc ceux qui n’ont pas encore compris. Ceux qui, demain, voudront te ressembler. Ceux qui se disent : moi, je serai plus habile ; moi, je serai mieux accepté ; moi, je saurai doser le venin ; moi, je cracherai avec plus de style ; moi, je saurai vomir Israël avec assez de distinction pour que les purs me reçoivent enfin.

Non. On ne vous recevra pas. On vous utilisera.

Vous ne serez pas aimés. On vous citera.

Vous ne serez pas reconnus. On vous brandira.

Et lorsqu’on aura fini de vous brandir, on vous posera là, avec les autres instruments devenus inutiles, parmi les accessoires fatigués du grand théâtre moral contemporain.

Il faut mettre fin à cette vieille maladie de l’approbation. Les Juifs de cour doivent comprendre que les cours ne peuvent pas les sauver. Les Israéliens honteux doivent apprendre que la honte de soi n’a jamais fondé une pensée, encore moins une dignité. Le temps est venu de sortir du chenil des récompenses symboliques, de refuser la laisse, de refuser les caresses humiliantes de ceux qui ne respectent que le Juif déjà agenouillé.

Car la vraie liberté ne consiste pas à dire du mal des siens devant ceux qui les haïssent déjà. Elle consiste à penser debout, à critiquer sans se vendre, à juger sans se renier, à refuser d’être le figurant docile de la bonne conscience étrangère.

Cher Nadav, ton humiliation peut encore servir. Non à te sauver, peut-être. Mais à prévenir les autres.

Qu’ils regardent bien la scène.

La récompense était brillante.

La laisse était invisible.

La caresse était douce.

Et la porte, depuis le début, était fermée.

Rony Akrich est écrivain, essayiste et conférencier en Israël. Fondateur en 2018 de l’Université Populaire Gratuite / Café Daat, à Jérusalem et Ashdod, il consacre son travail à la transmission de la pensée hébraïque, de la philosophie, de la culture générale et d’une parole libre sur les enjeux spirituels, moraux et politiques de notre temps.

Rony Akrich est écrivain, essayiste et conférencier en Israël. Fondateur en 2018 de l’Université Populaire Gratuite / Café Daat, à Jérusalem et Ashdod, il consacre son travail à la transmission de la pensée hébraïque, de la philosophie, de la culture générale et d’une parole libre sur les enjeux spirituels, moraux et politiques de notre temps.

© Rony Akrich, 2026. Tous droits réservés.

Related Videos