Les bigots déçus — il faut se mouiller! Par Rony Akrich

by Rony Akrich
Les bigots déçus — il faut se mouiller! Par Rony Akrich

Devant la mer, les Hébreux ne rencontrent pas seulement un obstacle ; ils rencontrent une vérité sur l’homme. Derrière eux s’avance l’Égypte, non seulement comme armée, mais comme symbole de tout ce qui poursuit l’être humain au moment où il cherche à se libérer : l’habitude de la servitude, la nostalgie de la dépendance, la peur du risque, la tentation de préférer une sécurité humiliante à une liberté nue. Devant eux, l’eau ferme l’horizon. Il n’y a plus de détour, plus de compromis, plus de retraite honorable. Le peuple se trouve acculé à cet instant décisif où l’existence cesse de pouvoir différer son choix. C’est alors que se dévoile une loi profonde de la condition humaine : nous parlons volontiers de liberté, mais nous tremblons dès qu’elle réclame de nous un acte.

Les Hébreux se tournent donc vers Moïse. Ils veulent qu’il prie, qu’il supplie, qu’il implore le Ciel, qu’il obtienne d’en haut ce que la terre leur refuse encore. Leur réaction est profondément humaine. Lorsque la réalité devient insoutenable, l’homme espère presque toujours que le miracle viendra le dispenser de se mettre lui-même en mouvement. Il voudrait que l’issue se montre avant le pas, que la mer s’ouvre avant l’engagement, que la certitude vienne d’abord et que l’action ne soit qu’une conséquence rassurée. Mais la réponse divine tombe avec une sévérité magnifique : pourquoi cries-tu vers Moi ? Parle aux enfants d’Israël et qu’ils se mettent en marche. Tout est déjà contenu dans cette parole. Il ne s’agit pas de condamner la prière, mais de l’empêcher de dégénérer en refuge contre la responsabilité. Il ne s’agit pas de nier la foi, mais de la délivrer de sa corruption possible : celle qui fait du langage religieux un alibi pour retarder le moment d’agir.

Cette parole biblique ne rabaisse pas l’homme ; elle l’honore. Elle signifie que Dieu n’est pas invoqué pour remplacer l’initiative humaine, mais pour l’élever. Le Ciel n’est pas là pour exonérer l’homme du courage. Il lui rappelle qu’il est attendu dans l’histoire, requis dans le réel, appelé à sortir de l’enfance spirituelle. Car il existe une forme de piété qui n’est qu’une peur déguisée. On prie pour ne pas décider. On supplie pour ne pas répondre. On demande à Dieu ce qu’en vérité on redoute d’assumer soi-même. La mer Rouge révèle cette tentation avec une force durable.

C’est ici qu’apparaît Naḥshon ben Aminadav. Tous attendent que la mer s’ouvre pour avancer ; lui avance avant qu’elle ne s’ouvre. Tous veulent le miracle comme condition de l’engagement ; lui comprend que l’engagement est peut-être la condition du miracle. Il entre dans l’eau. Il ne supprime pas la peur ; il refuse simplement de lui obéir. Son geste est immense parce qu’il ne relève ni de l’héroïsme théâtral ni de l’ivresse mystique. Il relève d’une fidélité. Il manifeste que l’homme biblique n’est pas appelé à contempler pieusement le salut, mais à y prendre part. Dieu n’humilie pas l’homme en agissant à sa place ; Il répond à celui qui accepte de se tenir debout dans l’épreuve.

Franz Rosenzweig avait saisi quelque chose d’essentiel lorsqu’il rappelait que la révélation n’est pas d’abord une doctrine, mais une adresse. Dieu ne parle pas pour ajouter un savoir à la conscience. Il parle pour susciter une réponse. La vérité révélée n’est pas un objet dont on disposerait tranquillement ; elle touche un vivant, elle le convoque, elle l’arrache à l’inertie où il se protège. Dans cette lumière, la scène de la mer devient exemplaire. Dieu ne livre pas un commentaire sur le salut ; Il ordonne un mouvement. Naḥshon n’est pas celui qui possède une meilleure théorie de la foi. Il est celui qui répond. Son corps pense plus juste que les discours, parce qu’il comprend que l’appel ne devient vrai qu’au moment où quelqu’un y engage sa vie.

Mais cette réponse n’est pas celle d’un solitaire enfermé dans son exploit. Elle naît d’une relation. Martin Buber nous aide ici à comprendre que l’existence authentique ne se joue pas dans le calcul, mais dans la présence. On ne rencontre pas réellement un Tu en restant protégé derrière ses garanties. La relation vraie suppose une exposition de soi, une disponibilité, un consentement au risque. Or Dieu ne peut être le Tu vivant si l’homme Le traite comme une machine à sécurité. Tant que la prière n’est qu’une stratégie destinée à obtenir d’abord des certitudes, elle demeure extérieure à la rencontre. Naḥshon se tient devant Dieu dans une présence entière. Il ne transforme pas le divin en assurance ; il accepte d’entrer dans une fidélité qui engage sa chair.

Emmanuel Levinas approfondit encore cette scène. Car ce qui arrache l’homme à lui-même n’est pas d’abord une consolation, mais une obligation. La plainte peut être humaine, mais elle ne saurait devenir une demeure. L’angoisse peut être réelle, mais elle ne peut pas recevoir le dernier mot. À un certain moment, il faut répondre, marcher, traverser. La grandeur biblique est là : elle ne sacralise pas longtemps l’impuissance. Elle entend la peur, mais elle refuse de lui laisser commander l’histoire.

Edith Stein introduit pourtant une nuance nécessaire. Il ne faudrait pas opposer trop rapidement la prière à l’action, comme si l’intériorité détournait nécessairement du réel. La vraie intériorité prépare au contraire une décision plus juste. La grâce n’écrase pas la personne ; elle l’accomplit. Plus l’âme se recueille véritablement, plus elle devient capable de consentir à ce qui lui est demandé. Naḥshon n’est donc pas l’homme d’un activisme sans profondeur. Il est celui dont la vie intérieure est assez mûre pour ne plus se cacher derrière elle. Il prie sans faire de sa prière un alibi. Il croit sans transformer sa foi en attente passive.

Même Soren Kierkegaard, venu d’un autre horizon, éclaire puissamment ce moment. Il avait compris que l’existence croyante commence là où l’homme accepte de ne pas subordonner son acte à la possession préalable de toutes les garanties. Il ne s’agit pas d’exalter l’irrationnel, mais de reconnaître qu’une prudence excessive dissimule souvent un refus plus profond : celui de se livrer. Beaucoup d’hommes ne manquent pas d’arguments ; ils manquent de courage devant les conséquences de leurs propres convictions. Naḥshon n’ignore pas l’abîme. Il refuse simplement que l’abîme pense à sa place.

La tradition juive moderne l’a souvent rappelé : le monothéisme n’est pas seulement consolation, il est exigence. Dieu ne vient pas calmer l’homme afin qu’il supporte mieux le monde tel qu’il est ; Il l’appelle à devenir responsable d’un monde qui doit encore être redressé. En ce sens, sortir d’Égypte ne signifie pas entrer dans une religiosité de compensation, mais dans l’école difficile d’une liberté qui oblige. Le salut n’est pas un confort ; il est un commencement. Le Rav Yehuda Léon Askenazi – Manitou l’a dit avec force : l’Hébreu est celui qui traverse. Il ne s’installe ni dans la plainte, ni dans l’exil intérieur, ni dans une piété de survie. Il passe. Il comprend que l’Alliance n’est pas une protection magique contre l’histoire, mais un appel à l’habiter sous le regard de Dieu. Dès lors, la leçon de la mer devient claire. La mer ne s’ouvre pas devant ceux qui exigent d’abord une garantie ; elle s’ouvre devant ceux qui acceptent, malgré leur tremblement, de faire le premier pas.

Rony Akrich, 70 ans, écrivain, essayiste et conférencier en Israël, fondateur en 2018 de l’Université Populaire Gratuite / Café Daat (Jérusalem, Ashdod).

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