L’Éveil de la Chine et le sommeil de l’Occident. Par Rony Akrich

by Rony Akrich
L’Éveil de la Chine et le sommeil de l’Occident. Par Rony Akrich

Derrière tout ce remue-ménage international, j’entends le souffle long d’une civilisation : la Chine. Le monde croit assister à une bataille économique ; il assiste peut-être au retour d’une mémoire. Ce qui s’avance devant nous n’est pas seulement un géant industriel, une puissance commerciale, une machine d’exportation, un empire des batteries, des voitures électriques, des ports, des câbles, des terres rares et de l’intelligence artificielle. C’est une civilisation ancienne, patiente, lettrée, stratégique, blessée par l’humiliation et décidée à reprendre sa place au centre du monde.

L’Occident, lui, continue trop souvent à regarder la Chine avec ses lunettes habituelles : croissance, concurrence, déficit commercial, dumping, subventions, transferts technologiques, droits de douane. Tout cela existe, bien entendu. Mais tout cela ne suffit pas. Car on ne comprend rien à la Chine si l’on ne voit en elle qu’un acteur économique. La Chine ne produit pas seulement des objets ; elle produit à partir d’une représentation ancienne d’elle-même. Elle ne vend pas seulement au monde ; elle cherche à redevenir sujet de l’histoire. Elle ne veut pas seulement s’enrichir ; elle veut effacer le temps de l’humiliation, sortir de la périphérie où l’Occident et le Japon l’avaient reléguée, et restaurer sa dignité impériale.

« Quand le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt », dit un proverbe d’origine chinoise. On le cite souvent pour dénoncer ceux qui manquent l’essentiel. Mais il faut aller plus loin : le doigt n’est pas sans importance, puisqu’il désigne. Il oriente, il indique, il éduque le regard. L’erreur n’est donc pas de voir le doigt, mais de s’y arrêter. L’erreur est de confondre le signe avec ce qu’il signifie, l’instrument avec la finalité, le moyen avec l’horizon.

Or c’est précisément ce qui arrive à l’Occident devant la Chine. Il regarde le doigt : les chiffres, les usines, les importations, les exportations, les normes, les contrats, les taxes, les batteries, les voitures, les panneaux solaires. Il voit les instruments, mais il ne voit pas toujours la lune. La lune, c’est la Chine comme civilisation longue, comme mémoire impériale, comme volonté historique, comme peuple qui ne veut plus dépendre des autres pour produire, décider, se défendre, communiquer, calculer, surveiller, enseigner, conquérir. La lune, c’est le retour d’une puissance qui pense en siècles pendant que l’Occident pense en élections, en marchés, en sondages et en émotions médiatiques.

C’est ici que la culture philosophique et littéraire chinoise joue un rôle fondateur. Le confucianisme a donné à la Chine une grammaire de l’ordre, de la transmission, de la hiérarchie, de la famille, de l’école et de l’État. L’homme n’y est pas d’abord un individu isolé, livré à ses droits subjectifs et à ses désirs personnels. Il est un être situé, inscrit dans une chaîne de devoirs, de filiations et de responsabilités. Il reçoit avant de choisir. Il appartient avant de se définir. Il apprend à se tenir dans une continuité.

Cette vision peut évidemment devenir étouffante. Elle peut justifier l’obéissance excessive, le conformisme, la surveillance, l’écrasement de la personne. Il ne s’agit donc pas d’idéaliser la Chine. Mais il faut reconnaître que cette tradition lui a donné une capacité de discipline, de patience et de projection historique que l’Occident contemporain a souvent perdue. Là où l’Occident soupçonne toute transmission d’être une domination, la Chine comprend que sans transmission il n’y a pas de durée. Là où l’Occident moderne veut souvent se libérer de l’héritage, la Chine cherche à l’organiser.

Le taoïsme ajoute une autre dimension : celle du mouvement silencieux, du détour, de la souplesse, de l’eau qui contourne l’obstacle et finit par user la pierre. Cette sagesse n’est pas seulement spirituelle ; elle devient aussi politique. Elle enseigne qu’il n’est pas toujours nécessaire d’affronter de face. Il faut parfois attendre, absorber, imiter, contourner, laisser l’adversaire s’épuiser dans ses propres certitudes. La Chine a longtemps paru copier l’Occident. Mais cette copie était déjà une école. Elle observait, apprenait, améliorait, transformait. Elle prenait les instruments de l’autre pour les mettre au service de son propre dessein.

À cela s’ajoute la tradition stratégique, dont Sun Zi demeure le symbole le plus célèbre : vaincre sans combattre, connaître l’adversaire, contrôler le temps, créer des dépendances, rendre la victoire possible avant même que le combat ne commence. Là encore, il ne s’agit pas d’une curiosité ancienne, mais d’une manière d’habiter la puissance. Là où l’Occident aime les déclarations, les principes affichés, les traités, les communiqués et les postures morales, la Chine préfère souvent l’avancée progressive, l’efficacité silencieuse, le fait accompli, l’encerclement économique, la dépendance technique.

Il y a aussi les grands récits, les chroniques dynastiques, les poèmes, les romans historiques, les méditations sur la chute des empires, la corruption des élites, la perte du mandat céleste, le retour du chaos et la nécessité de restaurer l’ordre. Une civilisation qui a médité pendant des siècles sur la montée et la chute des dynasties ne regarde pas l’histoire comme une simple marche vers le progrès. Elle sait que les puissances montent et descendent. Elle sait que l’ordre se perd. Elle sait que la faiblesse intérieure précède toujours la défaite extérieure.

Voilà peut-être ce que l’Occident ne comprend plus, parce qu’il l’a oublié pour lui-même. Il a cru que la modernité technique suffisait. Il a cru que les marchés, les droits, les procédures, les institutions, les universités et les technologies formaient à eux seuls une civilisation. Il a oublié que la technique n’a pas d’âme si elle n’est pas portée par une culture. Il a oublié que l’économie ne tient pas longtemps sans vertu. Il a oublié que l’industrie ne survit pas si les peuples ne croient plus à la nécessité de produire. Il a oublié que l’école n’est pas seulement un lieu d’adaptation professionnelle, mais d’abord un lieu de transmission spirituelle, intellectuelle et morale.

La Chine, elle, a compris que la puissance ne peut pas être séparée de la civilisation. Produire des trains, des drones, des navires, des satellites, des batteries ou des algorithmes, ce n’est pas seulement occuper des marchés. C’est reprendre place dans l’histoire. C’est sortir de la dépendance. C’est empêcher que son destin soit décidé par d’autres. C’est lier l’économie à la souveraineté, la technologie à la mémoire, l’industrie à l’idée même de civilisation.

L’Occident, au contraire, a trop souvent transformé sa culture en musée, sa littérature en divertissement, sa philosophie en spécialité académique, sa morale en communication médiatique, son histoire en procès permanent contre lui-même. Il ne transmet plus avec fierté ; il s’excuse. Il ne forme plus des héritiers ; il produit des consommateurs, des gestionnaires, des individus déracinés, des êtres qui savent revendiquer mais ne savent plus recevoir.

Il ne faut donc pas répondre à la Chine uniquement par des droits de douane, des règlements, des sanctions ou des plans industriels. Tout cela peut être nécessaire, mais cela ne suffira pas. On ne répond pas à une civilisation enracinée par une société déracinée. On ne répond pas à Confucius avec des procédures administratives. On ne répond pas à Sun Zi avec des communiqués de presse. On ne répond pas à une mémoire impériale avec une culture de l’amnésie.

La vraie réponse occidentale devra être culturelle avant d’être économique. Il faudra retrouver l’école, les livres, les langues, la mémoire, la philosophie, la littérature, le sens de l’effort, la dignité du travail, la fierté de transmettre, la capacité de juger, le courage de défendre. Une civilisation qui ne sait plus transmettre ne peut pas longtemps produire. Une civilisation qui transforme son héritage en faute finit toujours par livrer ses instruments de puissance à ceux qui n’ont pas honte de leur propre mémoire.

Le doigt est nécessaire, mais il doit conduire vers la lune. L’économie doit conduire vers la souveraineté. La technique doit conduire vers la liberté. L’école doit conduire vers la transmission. La philosophie doit conduire vers le jugement. La littérature doit conduire vers l’âme d’un peuple. La politique doit conduire vers la durée historique. Lorsque tout cela se renverse, lorsque le moyen devient la fin, lorsque l’indicateur remplace la vérité, alors les civilisations entrent dans l’âge de la confusion.

La question n’est donc pas de devenir chinois. La question est de savoir si l’Occident veut redevenir lui-même : non dans l’arrogance, non dans la nostalgie, non dans la domination, mais dans la fidélité lucide à ce qui l’a constitué, la pensée grecque, le droit romain, la conscience biblique, la profondeur chrétienne, l’exigence scientifique, la liberté politique, la littérature des peuples, la responsabilité morale.

La Chine avance parce qu’elle sait encore habiter le temps long. L’Occident recule lorsqu’il ne sait plus habiter que l’instant. Et peut-être est-ce là le cœur de notre époque : la guerre du XXIe siècle ne sera pas seulement militaire, économique ou technologique. Elle sera une guerre des profondeurs culturelles. Dans cette guerre-là, les peuples qui n’ont plus de mémoire deviennent les clients de ceux qui en ont encore une ; les peuples qui n’ont plus de maîtres deviennent les élèves de ceux qui savent encore transmettre ; les peuples qui n’ont plus d’âme deviennent les marchés de ceux qui ont encore un destin.

Rony Akrich, 70 ans, est écrivain, essayiste et conférencier en Israël. Fondateur en 2018 de l’Université Populaire Gratuite / Café Daat, active à Jérusalem et à Ashdod, il consacre son travail à la transmission de la pensée hébraïque, de la philosophie de l’histoire biblique et de la culture générale auprès du public israélien.

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