Le peuple du Livre devenu peuple d’un ecran . Par Rony Akrich

by Rony Akrich
Le peuple du Livre devenu peuple d’un ecran . Par Rony Akrich

Il faut ajouter ici une chose plus douloureuse, plus profonde, et peut-être plus grave encore que la querelle immédiate autour d’une nomination. J’ai rencontré, bien entendu, au cours de mes quarante-sept années en Israël, des individus brillants, savants, connaisseurs, réfléchis, capables d’une intelligence véritable, d’une profondeur rare, d’une noblesse de pensée qui oblige au respect. Il serait injuste, et surtout faux, de nier leur existence. Ils sont là. Ils enseignent parfois, ils écrivent, ils cherchent, ils transmettent, ils sauvent des fragments de lumière dans un pays saturé de bruit. Israël ne manque ni de talents, ni de courages, ni d’esprits singuliers. Il manque peut-être de civilisation commune.

Car je ne peux en aucun cas affirmer, après tant d’années, que nous soyons collectivement devant des classes populaires, oligarchiques, administratives ou aristocratiques relevant véritablement du livre de la connaissance, du savoir, de l’entendement et de la compréhension. Bien loin de là. Nous sommes souvent en dessous. En dessous de ce qu’un peuple du Livre aurait dû exiger de lui-même. En dessous de ce qu’il aurait dû transmettre à ses enfants. En dessous de ce qu’il aurait pu offrir à sa propre souveraineté retrouvée, et peut-être aussi à l’universel.

Voilà notre tragédie comique, si l’on ose dire. Nous sommes le peuple du Livre, mais nous lisons peu. Nous sommes les héritiers de la parole prophétique, mais nous parlons par slogans. Nous sommes les enfants d’une tradition de commentaire infini, mais nous réagissons par réflexes pavloviens. Nous avons reçu une bibliothèque capable de former des hommes, mais nous en avons souvent fait un emblème, une décoration, une carte d’identité, une nostalgie, un drapeau, parfois même une arme de clan. Nous avons le Livre sur les lèvres, mais la hâte dans l’esprit. Nous citons la Bible comme un mot de passe, mais nous oublions que la Bible ne protège personne de l’ignorance lorsqu’elle cesse d’être étudiée, disputée, intériorisée, transformée en responsabilité.

Il ne suffit pas d’être juif pour être lettré. Il ne suffit pas de vivre en hébreu pour penser hébraïquement. Il ne suffit pas d’habiter l’État d’Israël pour devenir un sujet souverain. Il ne suffit pas de se réclamer du Livre pour appartenir au livre de la connaissance. Le Livre oblige. Il exige la lenteur, la mémoire, la contradiction, la discipline, l’humilité, le sens du tragique, la capacité de distinguer entre l’essentiel et l’accessoire, entre la loi et l’humeur, entre la souveraineté et le caprice, entre la critique et l’hystérie. Or nous sommes devenus, trop souvent, un peuple de l’immédiateté. Un peuple d’alertes. Un peuple de plateaux. Un peuple d’écrans. Un peuple d’indignations successives.

Et la chose serait moins grave si cette pauvreté n’affectait qu’une seule classe. Mais elle traverse tout. Le populaire n’est pas toujours enraciné dans une sagesse populaire. L’oligarchique n’est pas toujours cultivé. L’aristocratique n’est pas toujours noble. L’universitaire n’est pas toujours savant. Le militaire n’est pas toujours stratège. Le religieux n’est pas toujours spirituel. Le laïque n’est pas toujours libre. Le journaliste n’est pas toujours informé. L’intellectuel n’est pas toujours intelligent. Nous avons des titres, des grades, des diplômes, des expertises, des fonctions, des studios, des institutions, mais tout cela ne fabrique pas nécessairement de l’entendement. Le savoir n’est pas l’accumulation des signes extérieurs du savoir. La culture n’est pas le décor social de la culture. L’intelligence n’est pas l’assurance avec laquelle on répète les évidences de son milieu.

C’est pourquoi les réactions primitives et primaires à certaines déclarations de loyauté institutionnelle sont si révélatrices. Elles ne signalent pas seulement un désaccord politique. Elles exposent une faiblesse de formation. On ne comprend plus ce qu’est une fonction. On ne comprend plus ce qu’est une hiérarchie légitime. On ne comprend plus ce qu’est un gouvernement élu. On ne comprend plus la différence entre servir une autorité démocratique et se prosterner devant un pouvoir. On confond la vigilance avec la suspicion permanente, la morale avec la panique, la démocratie avec l’accord préalable de son propre camp.

Le peuple du Livre devrait savoir qu’un État ne se construit pas sur l’humeur. Il devrait savoir que la loi n’est pas une émotion. Il devrait savoir que la souveraineté n’est pas un slogan de manifestation ni un ornement de discours officiel. Il devrait savoir que la démocratie est un régime difficile, précisément parce qu’elle oblige à reconnaître la légitimité d’une décision que l’on combat. Elle oblige à vivre avec l’adversaire sans le transformer immédiatement en ennemi métaphysique. Elle oblige à accepter que le peuple puisse choisir autrement que moi sans devenir pour autant une erreur historique.

Mais nous avons souvent remplacé l’étude par l’opinion, la transmission par la communication, la pensée par la posture, la responsabilité par la plainte. Nous avons retrouvé la souveraineté politique avant d’avoir reconstruit une souveraineté intellectuelle digne de ce nom. Nous avons un État, une armée, une économie, des universités, des ministères, des services de sécurité, des tribunaux, des élections, des généraux, des experts, des procureurs, des influenceurs et des commentateurs. Mais avons-nous une culture commune capable de porter tout cela ? Avons-nous encore une langue intérieure permettant de penser l’État autrement que comme le terrain d’une guerre de clans ?

L’hébraïsme, dans sa grandeur, ne sépare jamais la parole de la responsabilité. Le mot n’y est pas un bruit, il est engagement. Le savoir n’y est pas un diplôme, il est transformation de l’homme. La souveraineté n’y est pas possession, elle est charge. C’est pourquoi la question israélienne n’est pas seulement institutionnelle. Elle est anthropologique. Quel type d’homme voulons-nous former ici ? Un homme qui réagit ou un homme qui juge ? Un homme qui hurle ou un homme qui discerne ? Un homme de camp ou un homme de peuple ? Un consommateur d’indignation ou un porteur d’histoire ?

Nous n’avons pas été ramenés sur cette terre pour produire une société de réflexes nerveux, d’élites paniquées, de foules excitées, d’administrations arrogantes et de consciences autoproclamées. Nous avons été ramenés à l’histoire pour porter une exigence. Non pas une supériorité, mais une exigence. Non pas un privilège, mais une obligation. Non pas une nostalgie biblique, mais une responsabilité vivante. Le peuple du Livre n’a aucun droit à l’ignorance satisfaite. Il n’a aucun droit à la médiocrité bavarde. Il n’a aucun droit à la paresse intellectuelle lorsqu’il prétend parler au nom d’une tradition qui a fait de l’étude une forme de vie.

C’est pour cela que l’affaire présente dépasse une querelle de personnes. Elle révèle l’écart entre ce que nous disons être et ce que nous sommes devenus. Nous disons : peuple du Livre. Mais trop souvent nous agissons comme peuple du cri. Nous disons : démocratie. Mais trop souvent nous voulons que la démocratie confirme notre tribu. Nous disons : État juif et démocratique. Mais nous oublions que ni le judaïsme ni la démocratie ne survivent sans culture, sans discipline, sans formation intérieure, sans acceptation du réel.

Il est encore temps de relever cette exigence. Mais cela suppose de cesser de prendre l’indignation pour de la pensée, la caste pour l’élite, le diplôme pour la sagesse, la fonction pour la grandeur, la peur pour la lucidité. Un peuple du Livre doit redevenir un peuple de lecture, de jugement, d’entendement, de responsabilité. Sinon, il ne lui restera que des symboles, des drapeaux, des disputes, des nominations, des paniques et des slogans.

Et alors, le Livre ne sera plus notre source. Il sera seulement notre alibi.

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